Rechercher sur AfrikBlog

Le Pangolin

analyses socio-politiques, culture, relations internationales, société, philosophie compteur

07 décembre 2009

Abdourahman A. Waberi : Passage des larmes

INVITATION

RENCONTRE

Avec Abdourahman A. Waberi


Autour de son nouveau roman : Passage des larmes (Lattès, 2009)

   

Samedi 12 décembre, à 15 h

Abdourahman A. Waberi, né en 1965, quitte Djibouti à 20 ans. Ce pays d'"îlots magiques au-dessus desquels, depuis des siècles, l'histoire tourbillonne à la manière d'un ouragan", ne cesse de hanter l'auteur de Passage des Larmes que le musée Dapper est heureux de recevoir.

« [ Un ] récit singulier, tumultueux, fiévreux qui, sous les dehors d'un thriller géopolitique, constitue surtout un grand roman sur l'enfance, les identités meurtries et l'exil »
Le Monde, Christine Rousseau, 5 novembre 2009

« Il y a des romans que l'on regrette d'avoir attendu pour les lire. Ainsi aurait-on dû ouvrir bien plus tôt ce Passage des larmes : c'est un livre d'une rare puissance, fiévreux, et qui résonne encore longtemps après que l'on a terminé sa lecture. »
Le Figaro, Mohammed Aïssaoui, 22 octobre 2009

Lecture par Paulin F. Fodouop, comédien
Rencontre animée par Nathalie Carré

Réservation conseillée au 01 45 00 91 75

 

MUSÉE DAPPER – 35 bis, rue Paul Valéry – 75116 PARIS – M° Victor Hugo

Ouvert tous les jours de 11 h à 19 h, sauf les mardis. Fermé hors exposition temporaire. Tél. : 01 45 00 91 75 - Fax : 01 45 00 27 16

Librairie (accès libre) - Tél. : 01 45 00 91 74. Retrouvez nos publications sur le site de la librairie en ligne des Éditions Dapper : www.dapper.com.fr/boutique

Café Dapper (accès libre) - Tél. : 01 45 00 31 73

05 novembre 2009

Marie Ndiaye : ’’Je n’ai jamais été fâchée avec mes origines’’

FRANCE-SENEGAL-CULTURE

Marie Ndiaye : ’’Je n’ai jamais été fâchée avec mes origines’’

04/11/2009 21:58 GMT

Dakar, 4 nov (APS) - La Franco-Sénégalaise Marie Ndiaye, prix Goncourt 2009 pour "Trois femmes puissantes", a indiqué mercredi qu’elle n’a ‘’jamais été fâchée’’ avec ses origines africaines et sénégalaises en particulier, bien qu’elle juge ‘’inapproprié’’ le fait d’être constamment renvoyé à celles-ci.


BK/AD

‘’Je n’avais pas besoin d’être réconciliée avec cette origine-là, car je n’ai jamais été fâchée avec elle’’, a répondu la romancière, née d’un père sénégalais et de mère française, à la question de savoir si le prix qu’elle vient de remporter l’a réconciliée avec ses origines.

’’Ca me fait très plaisir que des Sénégalais puissent s’identifier à mon parcours, même s’il ne me semble pas représentatif de quoi que ce soit’’, a-t-elle ajouté, comme on lui faisait remarquer que des Sénégalais et des Africains de façon générale s’identifie plus jamais à elle avec le prix qu’elle vient de remporter.

Les propos de la lauréate 2009 du prix Goncourt sont rapportés par le site Internet du quotidien français Le Monde qui a organisé, mercredi, un ‘’Chat’’ entre la romancière et ses lecteurs.

Avec ‘’Trois femmes puissantes’’, ‘’c’est la première fois, effectivement, que je me sens suffisamment mûre pour approcher l’Afrique que je connais finalement très mal et très peu puisque je n’y suis allée jusqu’à présent que deux ou trois semaines’’, avait indiqué Marie Ndiaye, dans ses premières déclarations faisant suite à l’annonce du choix porté sur elle par le jury du prix Goncourt.

‘’Maintenant, avait-elle ajouté, je me sens plus capable de le faire. Avant, je pense que l’Afrique était présente mais de manière plus obscure et énigmatique. C’est la première fois, là, qu’elle est citée. Est-ce que j’essaye de trouver un lien ? Oui, sans doute, en tout cas j’essaie de comprendre, un peu, ce que c’est que l’Afrique, ce que c’est qu’être Africain, Africaine’’.

‘’J’essaie de le comprendre même si je sais que maintenant, d’une certaine façon, il est trop tard, c’est-à-dire que je n’aurais plus jamais d’enfance africaine, de jeunesse africaine, donc c’est une compréhension qui restera intellectuelle finalement et pas émotive, pas affective ni sensible...’’, avait-elle poursuivi.

Aux lecteurs du Monde, elle a expliqué que son dernier roman qui lui a valu le Goncourt n’est autobiographique que ‘’dans une mesure très restreinte, très factuelle’’. Selon elle, ‘’le seul élément autobiographique évident est la présence d’un père vivant en Afrique, c’est tout’’.

Priée de dire si elle acceptait finalement le fait d’être constamment renvoyée à ses origines, notamment par les médias, elle a dit qu’avant, c’était quelque chose qui la gênait beaucoup. ‘’Il me semblait que je devais chaque fois préciser ce qu’il en est exactement. Aujourd’hui, j’y renonce. Cela ne me semble plus grave. Je m’y suis résignée, même si cela me semble inapproprié’’, a-t-elle précisé.

Mais bien qu’elle affirme ne pas connaître ‘’assez bien l’Afrique pour émettre une hypothèse avertie ou originale à son sujet’’, Marie Ndiaye a relevé qu’avec ‘’Trois femmes puissantes’’, elle a ‘’le sentiment de ne faire que commencer avec l’Afrique comme territoire romanesque’’.

Evoquant le parallèle fait entre sa trajectoire et celle du président américain Barack Obama qui, comme Marie Ndiaye, a été élevé par sa mère américaine, la lauréate 2009 du prix Goncourt a relevé qu’aux Etats-Unis, ‘’lorsqu’on évoque le père africain d’Obama, c’est en général contre ce dernier, c’est souvent agressif, ou en tout cas une manifestation de défiance.

Marie Ndiaye, 42 ans, est née à Pithiviers (France) et a passé toute son enfance avec sa mère. Elle a commencé à écrire vers l’âge de 12-13 ans et n’avait que 18 ans lors de la publication de son premier ouvrage intitulé ‘’Quant au riche avenir’’.

Elle abandonnera ensuite les études pour se consacrer à l’écriture en publiant à intervalles réguliers une douzaine de livres – romans, nouvelles, théâtre, dont l’étonnante pièce de théâtre ‘’Papa doit manger’’, qui lui a valu d’entrer au célèbre répertoire de la Comédie-Française.

Auteur également de "La femme changée en bûche" (1989) et "La sorcière" (1996), Marie Ndiaye est la sœur de Pap Ndiaye, historien et maître de conférences à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS). Installée à Berlin avec sa famille en 2007, Marie Ndiaye a déjà reçu le Prix Femina en 2001 pour "Rosie Carpe".

15 octobre 2009

INVITATION : RENCONTRE AVEC LÉONORA MIANO

INVITATION

****

RENCONTRE AVEC LÉONORA MIANO

À l’occasion de la parution de son nouveau roman : Les Aubes écarlates (Plon, 2009)

Samedi 24 octobre, à 15 h

Dès son premier roman L'Intérieur de la nuit (Plon, 2005), Léonora Miano s'est imposée sur la scène littéraire française : une voix forte et lucide, violente et poétique qui n'hésite pas à  questionner les  blessures de la société contemporaine, et  particulièrement du continent africain.

Elle a obtenu en 2006 pour Contours du jour qui vient (Plon, 2006), le prix Goncourt des lycéens.

Lecture par Léonie Simaga, pensionnaire de la Comédie-Française


Rencontre animée par Nathalie Carré

Située dans un Mboasu imaginaire inspiré par la réalité, l'oeuvre de Léonora Miano décrit les luttes et les espoirs d'une Afrique déchirée. Les Aubes écarlates est le dernier volet de la Suite africaine, trilogie entamée avec L'Intérieur de la nuit et poursuivie dans Contours du jour qui vient.
Un texte puissant – traversé par les voix et la mémoire des esclaves déportés – qui interroge les rapports entre histoire passée et à venir.

Léonora Miano est née en 1973 au Cameroun, pays qu'elle a quitté pour la France, où elle arrive en 1991.

08 octobre 2009

L'art d'être Homme en Afrique

EN OCTOBRE AU MUSEE DAPPER


Bonjour,

Une nouvelle saison débute au musée Dapper avec l'exposition L’Art d’être un homme, Afrique, Océanie.

Tout au long de cette manifestation, nous vous proposerons des week-ends thématiques, des rencontres avec des écrivains, des personnalités et de nombreuses projections de films (fiction, documentaires). Une riche programmation a aussi été mise en place pour le jeune public.

Nous vous attendons nombreux à nos rendez-vous.

L’équipe du musée Dapper

EN OCTOBRE AU MUSÉE DAPPER

****

Exposition

L’Art d’être un homme

Afrique, Océanie

À partir du 15 octobre

Les ornements et emblèmes révélateurs des identités masculines en Afrique subsaharienne et en Océanie sont au cœur de cette exposition. Celle-ci regroupe une grande diversité d’œuvres - parures, sculptures, vêtements, insignes - et aborde les significations matérielles et symboliques dont les objets sont investis.

Cette exposition fait également place à des photographies de Baudouin Mouanda et d'Héctor Mediavilla sur l’univers de la SAPE (Société des Ambianceurs et des Personnes Élégantes).

Regards croisés sur un même univers, où marginalité et intégration flirtent avec provocation et contestation.

Tous les jours, sauf le mardi, de 11 h à 19 h.

Tarif : 6 €.

Tarif réduit : 4 € (seniors, demandeurs d’emploi, enseignants, familles nombreuses).

Entrée libre : Les Amis du musée Dapper, étudiants, moins de 26 ans et le dernier mercredi du mois.

« Paroles de… »

****

Léonora Miano

À l’occasion de la parution de son nouveau roman : Les Aubes écarlates (Plon, 2009)

Samedi 24 octobre, à 15 h

Un texte puissant – traversé par les voix et la mémoire des esclaves déportés, qui interroge les rapports entre histoire passée et à venir.

Lecture par Léonie Simaga, pensionnaire de la Comédie-Française
Rencontre animée par Nathalie Carré

Entrée libre

Réservation conseillée au 01 45 00 91 75

Week-end thématique : Des hommes dans la ville

Ciné-club Afrique

Un rendez-vous mensuel proposé par le musée Dapper et l'association Racines

En partenariat avec RFI, avec le concours de la cinémathèque de Culturesfrance et le soutien de la Mairie de Paris.

Bronx-Barbès

Éliane de Latour

Vendredi 30 octobre, à 20 h 30

À Abidjan, en Côte d’Ivoire, responsables d'un meurtre accidentel, deux garçons se réfugient au ghetto du Bronx. Ils entrent dans les gangs. Violence, loi du milieu, vols à la tire deviennent leur quotidien.

Projection suivie d'une rencontre avec Éliane de Latour,
animée par Catherine Ruelle et Adrienne Frejacques (ARTE Éditions)

Soirée en partenariat avec ARTE

Tarif : 6 €

Étudiants, Les Amis du musée Dapper, demandeurs d'emploi : 4 €

(entrée libre pour l'exposition L'Art d'être un homme incluse)

Réservation conseillée au 01 45 00 91 75

Rencontre

Avec Mamadou Mahmoud N’Dongo

Samedi 31 octobre, à 15 h

Avec son dernier roman, El Hadj (Le Serpent à Plumes, 2008), Mamadou Mahmoud N’Dongo nous fait arpenter les tours et détours de la cité, dont il est bien difficile de s'échapper.

Lecture par Rocé (chanteur) qui livrera quelques-unes de ses compositions personnelles.

Rencontre animée par Nathalie Carré

Entrée libre

Réservation conseillée au 01 45 00 91 75

****

Jeune public

Film d’animation

Kabongo le griot

Pierre Awoulbe Sauvalle

Mercredi 21 octobre, à 15 h

Le griot Kabongo et son compagnon, le petit singe Golo, parcourent le monde à la recherche d'un élève à qui Kabongo pourrait transmettre son art de conteur. La quête de Kabongo sert de prétexte à nous entraîner dans de multiples aventures…

À partir de 5 ans

Tarif : 5 €. Groupes (min. 10 personnes) : 4 € par personne

Réservation conseillée au 01 45 00 91 75

Contes

Au bord du fleuve Congo

Abdon Fortuné Koumbha

Dimanche 25 octobre, à 15 h

Conteur espiègle, facétieux et jovial, Abdon Fortuné Koumbha (KAF) nous invite à découvrir son pays, le Congo. Ses histoires intriguent, font rire…

Durée : 1 h - À partir de 6 ans

Tarif : 8 €.

Tarif réduit : 5 € (Les Amis du musée Dapper, enfants de moins de 12 ans, groupes à partir de 10 personnes, carte famille nombreuse, demandeurs d'emploi)

Réservation conseillée au 01 45 00 91 75

MUSÉE DAPPER – 35 bis, rue Paul Valéry – 75116 PARIS – M° Victor Hugo

Ouvert tous les jours de 11 h à 19 h, sauf les mardis. Fermé hors exposition temporaire.Tél. : 01 45 00 91 75 - Fax : 01 45 00 27 16

Café Dapper (accès libre) - Tél. : 01 45 00 31 73

Librairie (accès libre) - Tél. : 01 45 00 91 74. Retrouvez nos publications sur le site de la librairie en ligne des Éditions Dapper : www.dapper.com.fr/boutique

****

22 juin 2009

TCHICAYA U Tam'Si un écrivain africain

Connaissez-vous

Tchicaya U Tam’si ?

Béatrice Bloch

Arlette Chemain-Degrange et Roger Chemain, De Gérald Félix Tchicaya à Tchicaya U’Tam’si, Paris : L’Harmattan, 2009, 502 p., EAN 9782296075559.

Vient de paraître un remarquable ouvrage présentant la création d’un des plus grands auteurs congolais contemporains de langue française, Tchicaya U Tam’si (1931-1988), visant à le rendre accessible ou à le faire connaître davantage grâce à des analyses littéraires. L’ouvrage est une somme impressionnante d’articles critiques, d’interviews, et de lectures analytiques faites par deux professeurs de littérature générale et comparée, en poste pendant 15 ans à l’université de Brazzaville au Congo, puis à l’université de Nice Sophia-Antipolis depuis 1986. Arlette et Roger Chemain sont en effet des spécialistes de cette œuvre qu’ils ont arpentée, travaillée et accompagnée sur une vingtaine d’années.

Le livre De Gérald Félix Tchicaya à Tchicaya U’Tam’si propose au lecteur d’accéder par plusieurs entrées à la connaissance de cette œuvre : par des apports biographiques fondés sur des interviews, des photos et des critiques, par des analyses littéraires précises et des saisies originales synthétiques sur la création d’U Tams’i selon les genres littéraires abordés, ainsi que par un appareil critique riche contenant une bibliographie de son œuvre et des commentaires qu’elle a suscités. L’ouvrage tisse ainsi de chapitre en chapitre, la présentation des textes et un regard critique porté sur eux, la création et un retour réflexif sur elle. L’ensemble est conçu en trois parties : un prélude sert d’entrée en « U Tam’si(e) » où sont exposés les motifs et les évolutions de la création ; une partie rythmée en trois temps mêle la reproduction de quelques extraits des textes et des lectures qu’ils inspirent à Arlette Chemain-Degrange et Roger Chemain : l’œuvre lyrique, l’œuvre dramatique et l’oeuvre narrative sont successivement abordées, faisant droit à la plurigénéricité de l’œuvre ; enfin, une partie plus synthétique propose une approche générale qui tente d’embrasser l’œuvre entière de l’auteur dans sa diversité et son évolution.

Un itinéraire de la pensée se fait jour à travers la lecture de l’ouvrage : d’un poète qui a fréquenté aussi bien la poésie rimbaldienne que la création surréaliste, à celui qui refuse l’appartenance à une école par la diversité de sa création (du sonnet inversé à l’écriture automatique), en passant par le poète qui refuse la négritude mais que Senghor salue dans la préface qu’il écrit au recueil Epitome ; on voit qu’il s’agit d’un travail protéiforme, engagé, où alternent le recueillement solitaire lyrique et les positions théoriques et politiques fortes. Le travail sur la culture européenne et la découverte d’une voix spécifique, qui n’est pas la voix « nègre », mais celle d’un « congolais » du XXème siècle. Tchicaya U Tam’si fut à la fois écrivain, poète et permanent à l’Unesco ; il se consacra à la littérature mais s’engagea aussi dans des projets de réforme de l’enseignement. Fils d’un député du Moyen Congo à l’Assemblée nationale, U Tam’si passa son adolescence en France. Il y vécut en alternance avec une vie au Congo, son œuvre se faisant les échos de l’espoir né au moment des indépendances, des difficultés auxquelles se heurta Patrice Lumumba, et des échecs que rencontra le jeune Congo indépendant.

La poésie d’U Tam’si est ainsi entre « élan et retrait, suavité et violence, confidence et sarcasme », désorientant le lecteur, dans les recueils Le Mauvais sang, Epitomé, Le Ventre et Arc musical. Dépassant l’horizon racial, cette poésie s’indigne devant l’attaque des innocents depuis le bûcher de Montségur jusqu’aux guerres coloniales. Arlette Chemain-Degrange et Roger Chemain montrent l’évolution de la création : depuis la forme fixe du sonnet qui se cherche encore avec ses maladresses syntaxiques de l’oral bousculant la forme classique, jusqu’à l’invention d’une voix nouvelle et spécifique, l’œuvre se crée peu à peu. Ce parcours est donné à voir dans la première partie. Epitomé exprime la passion de son auteur pour un Congo en construction, qui se libère et se refonde. Plus loin, la déception devant le drame congolais et l’émigration se disent. Le rapport aux femmes se profile dans le sentiment de la trahison, et de la menace. Dans Arc musical, on remarque le travail sur le rythme et la forme miroitante. En outre, l’instrument fait référence à la musique congolaise et le recueil joue sur l’humour, même si le ton est plus sceptique, quant aux espoirs politiques : « c’est ici que mon arc m’arme le poing ». Enfin, le recueil Veste d’intérieur paraît plus tard (1976), « fruit d’un retour sur soi pour méditer l’itinéraire parcouru et veillée d’arme avant un nouveau départ, de nouvelles conquêtes ». Le recueil clôt le dialogue avec le passé pour entreprendre le procès de l’actualité, vingt ans après les indépendances. Un retour à l’intimité s’y fait jour, alternant réticence et aveux, tandis que le mouvement de la lecture, comme échange, est accepté. À travers les images de l’eau croupie se profile la tentation de l’inaction et le dialogue amoureux se termine en pitrerie ou en scène mortuaire, tandis que, pourtant, la pulsion de vie domine. Pour clore cette partie initiale, une étude transversale sur le mythe du cannibalisme détourné et une réflexion sur l’image du féminin viennent ressaisir autrement les fils tissés lors des analyses.

La partie suivante est consacrée à la création théâtrale : Le Zulu et Le Destin glorieux du maréchal Nnikon Nniku prince qu’on sort dénonce le caractère irrévocable des despotismes dans les années 1970. Le Zulu opère un retour à un sujet traditionnel : l’épopée du héros sud-africain Chaka qui voulut unifier le pays et échoua « victime de rivalités de la part de ses généraux et de leur association avec l’envahisseur blanc ». Cette pièce est à la fois politique, mais aussi une manière de revisiter, comme pour Shakespeare, le thème de la culpabilité et de la malédiction. L’onirisme y est exploité largement, à travers le rôle des prophéties dans la culture traditionnelle, qui font de la transcendance un principe essentiel. Le héros, Chaka, est présenté comme ayant une mission, mais sa duplicité apparaît au grand jour. La pièce n’est pas de facture originale, mais l’influence de l’oralité affecte les structures et l’imaginaire de l’œuvre : orchestration sonore, chorégraphie, prophéties de devins et langages par proverbes caractérisent la pièce ; finalement, la prise en compte de l’héritage traditionnel constitue l’essence de la tragédie dans cette reconstitution historique, et n’est pas une simple concession à la mode. Avec Le Destin glorieux du maréchal Nnikon Nniku prince qu’on sort, il s’agit non plus de tragédie mais de farce sinistre montrant le pouvoir donné au soudard, caricature grotesque des détournements et des abus. La voix prophétique est remplacée par celle de la radio. Le populisme truculent brise toute envolée, la paresse est valorisée et l’échec du développement économique est masqué derrière une valorisation du dénuement. En contrepoint et par contraste, des intermèdes lyriques assurent des pauses où des hippies réintroduisent une sorte de voix « off », exprimant de « vraies » valeurs vitales. À la fin de cette partie, deux études générales transversales interrogent la présence des paroles traditionnelles dans les œuvres et le mythe d’Œdipe recomposé.

Le troisième genre est abordé, l’écriture narrative, sous forme courte : Légendes africaines, montage de textes empruntés à divers pays d’Afrique à l’instigation d’un éditeur et introduits par un texte d’U Tam’si, suivies de La Main sèche, et sous forme longue, avec le cycle romanesque tétralogique inauguré par Les Cancrelats. L’idée des Légendes africaines est d’écrire une mythologie de la création de l’humanité, une « Légende des siècles » vue par la culture africaine. La Main sèche, écrit en même temps que commençait à paraître le cycle romanesque, est une somme hétérogène de récits moins indépendants qu’il ne paraît, reliés en profondeurs à l’œuvre aux accents messianiques. Chaque nouvelle reprend l’art du conteur et s’ouvre et se clôt par les mêmes formules, l’énonciation à la première personne plongeant le lecteur immédiatement « in medias res », comme si ce dernier connaissait déjà le contexte. Quête des origines, initiation à la double culture, énigme de la mort sont quelques uns des thèmes abordés à travers la question du rapport des Noirs au christianisme, le problème de la responsabilité de la religion vis-à-vis de l’Afrique ; la traite, l’investissement colonial sont revécus à l’échelle d’un individu ; les angoisses de la naissance et les scènes traumatiques font naître un sentiment de culpabilité qui hante les héros : l’homme entre deux mondes, celui qui meurt et celui qui est appelé à naître, se demande s’il va y perdre ou y gagner. Des lectures synthétiques sur la symbolique de l’œil (« son œil sec vous passe l’âme et la moelle épinière à la râpe ») et la figure de l’exclu comme représentation de la marginalité, corollaire de la modernité, répondent à l’accompagnement analytique des œuvres.

Enfin, le cycle romanesque commençant par les Cancrelats est présenté ; il fut publié entre 1980 et 1987, bien qu’en gestation depuis 1954, mais trop critique en un temps de refondation lié aux indépendances, il ne fut présenté par l’auteur à la publication que bien des années plus tard. En chaque volume sont entrelacés l’histoire personnelle et l’histoire collective. Le dernier ouvrage du cycle est Ces fruits si doux de l’arbre à pain. Entre les deux ouvrages majeurs, sont deux ouvrages médians Les Méduses ou les orties de mer (1982) et les Phalènes (1984), d’une coulée plus romanesque, accordant une plus grande place aux relations sentimentales et familiales. Cette somme évoque la vie des Congolais pendant la colonisation, leur tristesse, l’évolution des personnages quittant la terre pour devenir commerçants ; les formules traditionnelles verbales ou rituelles y sont explicitées par le narrateur, tantôt sérieusement, tantôt avec un détachement amusé, à l’instar des conduites ordaliques à l’occasion des deuils. Le rôle souverain de l’imaginaire y est notable et même si le roman refuse l’épique, il laisse le lecteur sur sa faim et son désir de poursuivre la lecture. Dans Les Méduses, il s’agit de la mort de trois syndicalistes « indigènes » dont on essaie d’élucider la cause, entre pouvoir colonisateur et magie traditionnelle. Les Phalènes est le troisième élément de la saga historique au pays de l’ancien royaume kongo : il narre la rencontre entre un Congolais et la femme d’un militant français venu aider à préparer l’indépendance, montrant l’alliance des « gender », et le métissage entre cultures. Dans l’ultime ouvrage, Les Fruits si doux de l’arbre à pain, au titre éminemment ironique (ces fruits étant la nourriture des esclaves pendant la traversée de l’Atlantique), l’auteur recourt au procédé qui désigne avec constance sa manière propre : le redoublement des énoncés, le premier étant voilé et le second plus explicite. Les récits traditionnels sont enchâssés dans l’énoncé francophone. Dans cette narration pleine de ferveur, surgissent pourtant des images maternelles destructrices, des relations fraternelles douteuses, s’envolent des ascensions et se précipitent des chutes. Mais il s’agit aussi d’un texte métis, capable d’entrelacer les échos de maintes cultures, de plusieurs modes d’énonciation, où entrent en contact l’oral et l’écrit, le chant traditionnel et la narration. L’histoire personnelle et politique joue avec l’intertexte messianique, tandis que se pose la question de la responsabilité de l’écrivain exilé combattant sa solitude « coupable » mais en même temps, « signe d’élection ».

Ainsi, l’ouvrage d’Arlette Chemain-Degrange et de Roger Chemain rend grâce à l’exubérance de la création de Tchicaya U Tam’si, sous toutes ses facettes, en abordant tous les genres mis en textes, et en montrant qu’elle a su dépasser les clivages pour créer une voix non plus duelle, mais spécifique et victorieuse dans sa nouveauté. Se moquant du rationalisme, flirtant avec l’envoûtement des forces occultes mais par provocation, l’œuvre d’U Tam’si n’est pas saisie comme retour au passé. L’unité qui la caractérise se manifeste dans l’engendrement des œuvres par des thématiques reprises et rejouées autrement, l’ensemencement des mots par des allitérations ou des assonances, mais où la langue se veut aussi dialogue avec le lecteur. Grâce à cet ouvrage de référence, c’est ce lien avec un public désormais informé et instruit qui peut se tisser plus aisément, et plus intimement, pour conduire à de nouvelles lectures, portées par les propositions de ces critiques, qui offrent aux lecteurs quelques unes parmi les « sept clés » de cette création.

par Béatrice Bloch

Publié sur Acta le 11 juin 2009

Pour citer cet article : Béatrice Bloch , "Connaissez-vous Tchicaya U Tam’si ?", Acta Fabula, Notes de lecture, URL : http://www.fabula.org/revue/document5079.php

30 mars 2009

Salon du livre Afrique Caraibes et Maghreb

En banlieue parisienne, la ville de Chatenay Malabry accueille un salon consacré aux livres d'Afrique, Caraïbes et Maghreb

VENDREDI 3 AVRIL

PRESENTATION OFFICIELLE DU LIVRE « HISTOIRES D’ENFANTS - HISTOIRES D’ASIE »

Présentation scénique des contes primés au public et devant les auteurs invités.

Remise des prix aux enfants par Monsieur le Député-Maire, Georges SIFFREDI.

De 9 h à 11 h, au Cinéma municipal le REX (364 avenue de la Division-Leclerc)

LA MAGIE DES CONTES

par

évelyne Pélerin NGO MAA

et Jorus MAbIALA (deux conteurs cités parmi les meilleurs du

De 15 h à 16 h à la Médiathèque (7/9 rue des Vallées)

TEXTES EN PAROLES

Carte blanche au Poète

SARROUSS, lauréat du Prix «Les Ponts de Struga », en association

avec l’UNESCO

, et Morceaux choisis des littératures africaines, caribéennes et maghrébines

De 16 h à 16 h 30 à la Médiathèque (7/9 rue des Vallées)

RECITAL RESONANCES AFRICAINES

par

Ndongo MbAYE

(écrivain - poète) et Idrissa DIAbATé (Kora)

De 16 h 30 à 18 h à la Médiathèque (7/9 rue des Vallées)

OUVERTURE OFFICIELLE DES 2ES RENCONTRES LITTéRAIRES

Récital de chansons acoustiques avec

Charly MALELA

et Jorus MAbIALA

SAMEDI 4 AVRIL

RENCONTRES ET DébATS « LITTéRATURE AFRICAINE ET ADAPTATION CINéMATOGRAPHIqUE

»

Projection du documentaire : Diogène à Brazzaville, de

Léandre-Alain bAKER

, un documentaireLéandre-Alain bAKER et Jean-Pierre.Caya MAKHELE

Morceaux choisis des littératures africaines, caribéennes et maghrébines d’aujourd’hui lus par

des auteurs et des comédiens. Accompagnement musical par Charly MALELA

De 13 h 30 à 14 h à la Médiathèque (7/9 rue des Vallées)

ATELIERS DE PEINTURE

« Apprenez en quelques minutes les techniques de dessin et peinture africaine »

Animateurs :

Charly MALELA

-Serge HOCHAIN

« Le livre dans la réussite éducative et la promotion des talents »

avec

Rama YADE

– Secrétaire d’État, chargée des Affaires étrangères et des Droits de l’Homme(sous réserve)

Modérateur :

M. Francis LALOUPO

De 15 h à 16 h 30 à la Médiathèque (7/9 rue des Vallées)

TAbLE RONDE

« De quoi parlent les écrivains africains et caribéens aujourd’hui ? »

avec

Fadela MRAbET

(Algérie), Amadou Elimane KANE (Sénégal), James NOEL (Haïti),

Jean DIVASSA NYAMA

(Grand Prix littéraire d’Afrique Noire 2008, Gabon)

Modérateur :

Jacques CHEVRIER

VENDREDI 3 ET SAMEDI 4 AVRIL

UN NOM, UN LIVRE

De 17 h à 18 h 30 à la Médiathèque (7/9 rue des Vallées)

Tirage au sort ouvert à tous les publics (enfants comme

adultes), permettant de gagner un livre au choix. Il suffit

d’inscrire son nom et de le mettre dans une urne au

Salon. Toutes les heures un tirage est effectué et les gagnants

repartent avec un livre de leur choix.

à la Médiathèque (7/9 rue des Vallées)

SIGNATURES DES AUTEURS

Les auteurs présents et participant aux débats et aux tables

rondes feront une séance de signature après

chaque séance. Les auteurs invités par les éditeurs signent

en continu sur les stands.

à la Médiathèque (7/9 rue des Vallées)

ESPACE EDITEURS

Pour rencontrer des éditeurs et des auteurs ayant une

production sur l'Afrique, les Caraïbes et le Maghreb.

à la Médiathèque (7/9 rue des Vallées)

auprès du Ministre des Affaires étrangères et européennes

De 14 h à 17 h (toutes les 30 minutes) à la Médiathèque (7/9 rue des Vallées)

RENCONTRE - DébAT

sur la vie et l’oeuvre de l’écrivain congolais Sony Labou Tansi, dont l’ensemble de l’oeuvre

est publiée aux éditions du Seuil ; suivi d’un débat avec

bEKOLO ObAMA

Modérateur :

De 10 h à 12 h 30 au Cinéma municipal le REX (364 avenue de la Division-Leclerc)

TEXTES EN PAROLES

18 h à la Médiathèque (7/9 rue des Vallées)

d’aujourd’hui lus par des auteurs et des comédiens.

spectacle vivant en France)

23 février 2009

Livre africain :Les éditeurs africains peinent à trouver des solutions

Meilleure diffusion du livre
Publié le : 23.02.2009 | 07h19
e-Matin
Multimédia
Piscines géantes
Caricatures
Par : Abdallah Darkaoui
Agenda
février 2009
l m m j v s d
1
2 3 4 5 6 7 8
9 10 11 12 13 14 15
16 17 18 19 20 21 22
23 24 25 26 27 28

A l'heure de la mondialisation, le livre devient l'allié de tous les combats pour la diversité culturelle et linguistique et pour l'accès aux savoirs et au développement.

En Afrique, notamment subsaharienne, le nombre d'éditeurs augmente au même titre que celui des éditions. Pourtant la diffusion reste le parent pauvre de la chaîne de production du livre.

«De toute évidence, les moyens à déployer pour mieux faire circuler le livre pose problème, la diffusion-distribution étant le maillon faible de la chaîne de production du livre», estime Abid Nouri, président de l'Union des éditeurs tunisiens et maghrébins.

Par le passé, relève-t-il, les gouvernements et les Etats se chargeaient de cette mission qu'est l'édition, mais aujourd'hui ils ont cédé l'essentiel de cette activité au secteur privé, alors que le livre demeure un outil fondamental de sensibilisation et de promotion sociétale.

Pour ce patron d'une maison d'édition en Tunisie, il faudrait faire en sorte que le livre ne soit plus perçu comme un bien économique. «Les investisseurs eux-mêmes n'imaginent pas que le livre puisse être un bien marchand».

Même son de cloche chez Mariame Kanté, éditrice sénégalaise pour qui le déficit en matière de distribution du livre est la grande problématique à laquelle font face les maisons d'édition africaines.

«Au Sénégal, on compte seulement deux bibliothèques situées dans la capitale Dakar», a-t-elle fait observer.

«Le réseau de libraires est inexistant ou peu développé: il y a des livres mais il y a un grand problème de disponibilité. Les ouvrages ne sont pas bien distribués dans les villes et encore moins dans les zones rurales», déplore-t-elle.

Selon elle, toute action de promotion du secteur de l'édition à l'échelle de l'Afrique doit avoir pour préalable un effort d'intégration régionale des Maisons d'édition. «Si l'on ne peut pas parler de distribution du livre sénégalais dans les pays frontaliers, comment voulez-vous qu'on y pense pour ce qui est du Maghreb et du reste du continent», se demande-t-elle.

De son côté, l'éditeur marocain Abdelkader Retnani plaide pour la promotion et la mise à niveau du réseau des librairies et bibliothèques, estimant que «c'est justement le manque de professionnalisme au niveau des libraires qui freine pour beaucoup la circulation du livre».

Selon lui, les instances concernées sont appelées à remédier à cette situation en procédant à la création de nouvelles bibliothèques dans différentes régions, autres que celles de Rabat et de Casablanca. «La mise à niveau des librairies, ce maillon faible de toute la chaîne, permettra à coup sûr de mieux faire connaître l'auteur marocain, non seulement au Maroc mais aussi dans d'autres pays, et favorisera la commercialisation de ses ouvrages», suggère M. Retnani.

En matière d'édition, le marché le plus captivant reste le manuel scolaire qui représente 90 pc du chiffre d'affaires, indique pour sa part Ange Félix N'Dakpri, président de l'Association des éditeurs ivoiriens, notant que «ce sont des ouvrages obligatoires et prescrits par l'Etat qui génèrent les recettes les plus importantes».

Les frais de financement, de fiscalité et de douane font que le livre africain est cher puisque les intrants ne sont pas tous détaxés, a-t-il expliqué, appelant à la mise en place de fonds de soutien à la création, la production et la diffusion.

Serge Dontchueng Kouam, directeur général de l'AES au Cameroun, a estimé de son côté qu'«en l'absence d'infrastructures pour la profession, l'éditeur doit être constamment soutenu par les instances de tutelle».

Abondant dans le même sens, M. Ndiaye a souligné que «les politiques du livre dans les pays d'Afrique subsaharienne ne sont pas encore systématisées, et sans l'édition scolaire, le travail de d'éditeur est très difficile».

La coopération Sud-Sud est-elle la solution? L'étroitesse du marché africain et la quasi-absence de réseaux régionaux de l'édition, combinés à l'inefficacité de certaines politiques nationales du livre et au manque de capitaux, freinent l'émergence d'une véritable industrie du livre. La promotion de la coopération entre les pays du continent semble être le meilleur remède, selon certains professionnels africains.

«L'Afrique a toujours été une terre d'accueil des livres étrangers», a assuré Serge Dontchueng Kouam,. « Il est temps que cette situation change. Et pour ce faire, il faut professionnaliser le métier et s'adapter au marché international pour réussir la coopération aussi bien Sud-Sud que Nord-Sud «, a-t-il estimé.

Il a expliqué que les coûts peuvent être ramenés à des proportions raisonnables par le biais de la promotion de la coproduction et de la coédition dans le cadre de partenariats entre les Maisons d'édition africaines.

L'intégration régionale peut aider à résoudre certains problèmes tant elle constitue le garant de l'élargissement du marché, affirme le Sénégalais Ndiaye, déplorant toutefois que l'Afrique reste toujours subdivisée en plusieurs zones linguistiques (francophone, anglophone, lusophone..).

«L'intégration régionale pourrait être une vraie opportunité si elle est bien conçue puisqu'elle permettra d'échanger les livres. Il peut y avoir même des transferts des compétences et des traductions», a souligné M. N'Dakpri, appelant à une profonde réflexion sur le transport des livres, une grande visibilité au niveau de toute la chaîne de production du livre et la mise en place d'un site-web pour présenter un catalogue exhaustif de la production africaine.

Autant dire que les éditeurs africains, longtemps à la traîne et en quête de professionnalisme, ne semblent pas manquer de dynamisme et surtout d'idées dans un marché mondial de plus en plus exigeant.

Par MAP

Source : www.lematin.ma  journal en ligne marocain

31 janvier 2009

Le Paris africain d'Alain Mabanckou

Samedi 31 Janvier 2009

La chronique de Bernard Pivot

Vieux préjugé des Blancs, surtout des Blancs qui n'ont jamais mis les pieds en Afrique: tous les Noirs se ressemblent. Les Noirs qui habitent à Paris sont tous du pareil au même. C'est bonnet noir et noir bonnet.

Vieux préjugé des Blancs, surtout des Blancs qui n'ont jamais mis les pieds en Afrique: tous les Noirs se ressemblent. Les Noirs qui habitent à Paris sont tous du pareil au même. C'est bonnet noir et noir bonnet. Or, il y a autant de différence entre un Malien et un Botswanais qu'entre un Grec et un Britannique. Ce n'est pas parce que, loin de leurs pays, ils manifestent une solidarité de peau et de continent qu'ils n'ont pas des dissemblances, des divergences et des comportements jugés bizarres par d'autres Africains.

Le nouveau roman d'Alain Mabanckou (Verre cassé, Seuil, 2005, son chef-d'oeuvre ; Mémoires de porc-épic, prix Renaudot 2006) illustre avec humour et hardiesse cette observation de bons sens. Le narrateur de Black Bazar habite le quartier cosmopolite situé entre Château-d'Eau (10e arrondissement) et Château-Rouge (18e). C'est un dandy sapé coûteux (Smalto, Cerruti, Ungaro, Weston, etc.) bien qu'il loge dans un studio banal et qu'il travaille quand ça lui chante, comme manutentionnaire dans une imprimerie. Mais c'est un débrouillard, et il serait le plus heureux des Congolais à Paris (du petit Congo, et pas du grand Congo, gare à la confusion!) si L'Hybride, un cousin qui joue du tam-tam, n'était pas reparti au pays en emmenant sa compagne et leur fille.

Depuis ses déboires sentimentaux Fessologue fréquente assidûment le Jip's, un bar afro-cubain. On l'appelle Fessologue parce qu'il est un grand contemplateur et un fin connaisseur de la "face B" des femmes. Des géométries, des balancements et des rythmes il sait tirer des promesses variées. C'est d'ailleurs ainsi qu'il tomba amoureux de son ex, dite Couleur d'origine. Tous les Noirs qui fréquentent le Jip's ont des surnoms: Paul du Grand Congo, Bosco le Tchadien errant, Vladimir le Camerounais, Louis-Philippe l'écrivain haïtien, Grand Poupy le séducteur, etc. Ils forment ce qu'Alain Mabanckou appelle "la négrerie", "la négraille parisienne". Rappelons pour ne pas affoler les ligues antiracistes que l'écrivain est un Noir né à Brazzaville, qu'il est professeur de littérature francophone à l'université de Californie-Los Angeles, qu'il a longtemps appartenu à la communauté africaine de Paris, et que ses récits, portraits et dialogues sont plus chargés de tendresse que d'ironie.

N'empêche qu'il n'a pas froid aux yeux et à son ordinateur, Alain Mabanckou, quand il donne longuement la parole à un voisin de Fessologue, Monsieur Hippocrate, "fier d'être un Français de souche", thuriféraire de la colonisation, contempteur des Africains qui n'ont pas su en apprécier et en développer les bienfaits, et adepte du retour chez eux des "Ya bon Banania". Même quand Monsieur Hippocrate lui crie des insanités racistes, le narrateur ne lui répond pas. Que lui dire? C'est un Martiniquais!

A qui se fier dans ce maelström de Noirs, ce "Black bazar" ? Les uns veulent par vengeance de colonisés "bâtardiser la Gaule", les autres cherchent à se "dénégrifier" par le blanchiment de la peau et le défrisage des cheveux. On est plus ou moins d'ici et on est encore plus ou moins de là-bas. Les accents ne sont pas les mêmes. On reste entre Africains parce qu'on n'entre pas chez les Blancs comme dans un McDo. On boit des bières, on danse, on drague, on a la tchatche, on évite les contrôles d'identité, on parle du pays, et voilà que Fessologue s'appelle maintenant "Léon Morin, prêtre", surnom que lui a donné une artiste franco-belge qui lui a fait lire Béatrix Beck...

Alain Mabanckou a gardé intact le sens du farfelu, de la charge comique, de la dérision affectueuse, du politiquement incorrect. Mais sa verve tire parfois à la ligne. Il n'a pas retrouvé le souffle ravageur et tordant de Verre cassé, ne serait-ce que parce que les personnages du Jip's n'ont pas la carrure, le pathétique, la truculence, la mythomanie des clients africains du "Crédit à voyagé". Il se peut aussi que nous ayons été plus sensible à l'exotisme et au baroque de ce café sans espoir au Congo - mais lequel, au fait? Le petit ou le grand? - qu'à l'atmosphère d'un bar parisien, cosmopolite et populaire où les Africains ont perdu leur grand rire fataliste.

Black Bazar, d'Alain Mabanckou, Seuil, 247 p., 18 euros.

10 janvier 2009

La Françafrique bouge encore

Livres. Tout sur les relations : Chirac, Sarko, Bongo, Gbagbo…

THOMAS HOFNUNG

La Françafrique, même pas morte ! Durant sa campagne présidentielle en 2007, Nicolas Sarkozy avait annoncé sa fin imminente. Pour l’avoir pris au mot, son éphémère secrétaire d’Etat à la Coopération, Jean-Marie Bockel, a pris la porte, à la demande expresse du champion incontesté de la Françafrique, le président du Gabon Omar Bongo. Dans un livre alerte et souvent drôle, Antoine Glaser et Stephen Smith décrivent par le menu ce revirement, symbolisé par la résurrection d’un go-between influent, l’avocat Robert Bourgi. Marginalisé sous le règne de Jacques Chirac, ce Franco-Libanais, qui a grandi au Sénégal, est parvenu - affirment les auteurs - à s’imposer dans le premier cercle de Sarkozy, aux dépens d’une cellule africaine pourtant chargée sur le papier de mettre en musique «la politique africaine de la France».

Fardeau. Avec ce livre, le tandem qui avait signé, dans les années 1990, Ces Messieurs Afrique sur les réseaux françafricains, revient à ses premières amours. Avec force anecdotes. Les auteurs racontent comment l’Elysée a fait appel à Bongo pour arracher une entrevue entre le couple présidentiel et l’icône absolue du continent africain, Nelson Mandela.

A l’issue de leur examen d’une année seulement de sarkozysme en Afrique - du Tchad au Gabon, en passant par l’Afrique du Sud -, Glaser et Smith évoquent une «régression» par rapport à la période chiraquienne, assurant que l’ex-président avait tenté de rompre avec certains usages du passé. Le terme de «mutation» serait plus approprié. Ni Bongo ni le Congolais Sassou Nguesso n’avaient trouvé porte close au palais de l’Elysée sous Chirac. Quant au dossier ivoirien, il est traité de manière nettement moins affective par le nouveau locataire de l’Elysée.

Fondamentalement, il voit l’Afrique comme un fardeau. Mais elle ne cesse de le rattraper : de l’affaire de l’Arche de Zoé au Tchad, en passant par ces dinosaures de la Françafrique qu’il côtoie depuis son ascension dans les Hauts-de-Seine, et qui l’ont activement soutenu durant sa campagne. Et nos deux auteurs de citer un analyste perspicace et goguenard de la Françafrique, le président ivoirien Laurent Gbagbo : «Il [Sarkozy] est intéressant parce qu’il n’est pas paternaliste, mais prêt à laisser tomber l’Afrique si son pays n’y trouve pas son compte.»

Coups tordus. Deux autres ouvrages s’intéressent aux turpitudes françafricaines. Ecrit par Samüel Foutoyet, de l’association Survie, le premier pointe, lui aussi le retour en grâce des bonnes vieilles habitudes sur les rives de la Seine. Avec un titre explicite : Nicolas Sarkozy ou la Françafrique décomplexée. Par son côté militant, qui en fait sa limite, cet ouvrage s’inscrit dans le droit fil des livres de l’ancien président de l’association, François-Xavier Verschave. Jusqu’à sa mort, ce dernier a dénoncé la Françafrique, «le plus long scandale de la République». Ici, pas de révélation, mais une synthèse assez complète des relations de Sarkozy avec l’Afrique.

Pour une mise en perspective informée et plaisante à lire, on se plongera dans le livre de Patrick Pesnot qui a rassemblé les émissions de Monsieur X (sur France Inter le samedi) consacrées à cette mine de coups tordus qu’est la Françafrique. Le récit de cette époque où Paris faisait et défaisait les régimes ne manque pas de sel. Et, en creux, montre à quel point les temps ont changé. La Françafrique de papa, c’était quand même autre chose.

SOURCE : Libération

09 janvier 2009

De Césaire à Obama. Entretien avec Alain Mabanckou

Cantique de la «négraille»

Par Grégoire Leménager

Dans «Black Bazar», du Congolais Alain Mabanckou, on se blanchit la peau, on s'empaille sur la dette coloniale et on se balance les pires clichés sur les Noirs. A roman comique, questions sérieuses. L'écrivain répond

alain mabanckou.jpg

Hermance Triay; Né en 1966 au Congo-Brazzaville, Alain Mabanckou enseigne la littérature francophone à la UCLA, en Californie. Prix Renaudot en 2006 pour "Mémoires de porc-épic", il est notamment l'auteur de "Verre cassé", "African psycho" et "Lettre à Jimmy".

Pour l'humour noir, en ce début d'année, prière de s'adresser à Alain Mabanckou: son «Black Bazar» risque de faire grincer quelques dents. N'espérez ni une attaque frontale contre le grand Satan occidental, ni une défense bien-pensante des minorités. L'auteur de «Mémoires de porc-épic» reste fidèle à son credo: «Il n'est pas de pire personnage que celui qui joue le rôle dans lequel on l'attend.»

Son nouveau roman met en scène un jeune Congolais plaqué par sa femme, et qui doit à son intérêt pour la «face B» des filles son surnom de «fessologue». Fervent adepte de la SAPE («Société des Ambianceurs et des Personnes Elégantes»), il ne jure que «vestes en lin d'Emmanuel Ungaro» ou «costume Yves Saint-Laurent vert bouteille». C'est l'antiracisme sauvé par la haute-couture: l'habit fait le moine, pas la couleur de peau. Et le refus de l'essentialisme tient chez lui en une phrase: «Dis-moi comment tu noues ta cravate, je te dirai qui tu es.»

A l'arrière-plan s'anime cependant l'univers des immigrés africains qui, à Paris, vendent du poisson salé à la sauvette, se ruinent en «produits à dénégrifier», courent après les filles fraîchement débarquées du pays, et vivent à cinq dans un petit studio - «comme des rats, mais pas de la même famille». A travers leurs conversations de comptoir, entre rigolade, tendresse et détresse, «Black Bazar» instruit, avec ses avocats et ses procureurs, rien moins que le procès de la colonisation.

G.L. 

Le Nouvel Observateur. - «Black Bazar» est une plongée dans «la négraille parisienne», comme disent vos personnages. Mais vous montrez surtout leur diversité, sinon leurs divisions... Pourquoi insister sur cet aspect? S'agissait-il de montrer, comme vous l'avez écrit ailleurs, que «la communauté noire de France est une illusion»?

Alain Mabanckou. - C'est vrai que c'est un regard que je porte sur la «négraille» - le mot est d'ailleurs emprunté à Aimé Césaire dans le «Cahier d'un retour au pays natal». Or, comment regarder cette population noire sans prendre en compte les préjugés, les peurs, voire ce qui demeure encore dans l'inconscience du monde blanc? Le Noir n'a-t-il pas fourni inconsciemment au Blanc le fagot de préjugés qui expliquent de nos jours sa «condition»? A ces questions, on pourrait en rajouter une autre, souvent absente des débats: qu'en est-il du «racisme» entre personnes de même couleur? Les réponses peuvent être surprenantes quand on se rappelle que les Noirs de France ne sont pas «homogènes», puisqu'ils ne sont pas tous arrivés sur le territoire français, à l'inverse des Noirs américains aux Etats-Unis, dans les mêmes circonstances. D'où les divergences et les oppositions dans la perception de faits historiques comme l'esclavage ou la colonisation. Dans ce roman, j'ai choisi d'aborder les choses sous l'angle de l'éclat de rire et de l'expérience des personnages. Mais la fiction est souvent proche de notre réalité.

N.O. - L'historien Pap Ndiaye, lui, parle plus volontiers d'une «condition noire» qui se constitue en «minorité» sous l'effet d'une expérience sociale (1). Partagez-vous cette analyse?

A. Mabanckou. - Nous avons discuté de cette question avec Pap Ndiaye en décembre dernier, à Bamako - il visitait pour la première fois l'Afrique. Son livre sur la condition noire en France est riche et complète les études menées depuis fort longtemps aux Etats-Unis, je pense notamment à «Black France» de Dominic Thomas. Il est illusoire de parler de «communauté noire de France». L'erreur  la plus grave consiste à faire le parallélisme avec les Etats-Unis alors même qu'en France nous comptons des Noirs de différents horizons. Songeons par exemple qu'il existe certains Antillais qui ne se reconnaissent pas comme Africains en dépit de la vérité historique; d'autres reprochent aux chefs de tribus africaines de les avoir vendus pendant la traite négrière. On trouve aussi des Africains qui alimentent un mépris contre leurs «frères des îles» au motif que ceux-ci s'estiment supérieurs, proches du Blanc - ce que Frantz Fanon évoque dans «Peau noire, masque blanc».

Entre les Africains eux-mêmes on peut également distinguer des nuances dont l'importance n'est pas négligeable: les Noirs de l'Afrique de l'Ouest n'ont pas la même culture que ceux de l'Afrique centrale. A l'intérieur de ces espaces géographiques du continent noir, d'autres subtilités viennent déjouer toute analyse hâtive et péremptoire. Dans ces conditions comment parlerait-on de communauté ou de minorité noire de France?

Je partage les analyses de Pap Ndiaye. On ne peut fonder l'existence d'une communauté sur le fait exclusif d'être noir mais plutôt sur l'expérience commune, et cette expérience est le résultat de la somme des injustices ou des inégalités subies à cause de la couleur de la peau. Il s'agit donc de reconnaître que le Noir de France est un Français à part entière et non entièrement à part. C'est ainsi que je saisis d'ailleurs les propos de Claude-Lévi Strauss lorsqu'il évoque la question de la diversité des cultures et souligne, en conclusion de «Race et histoire»: « Il faut donc écouter le blé qui lève, encourager les potentialités secrètes, éveiller toutes les vocations à vivre ensemble que l'histoire tient en réserve...»

N.O. - Plus largement, votre roman met donc à mal le mythe d'une Afrique unie, celui de «la terre de l'entraide» et du «continent de la solidarité». Ne craignez-vous pas de renouer avec une vision coloniale, celle de tribus incapables de s'entendre?

A. Mabanckou. - Si le colon avait eu une vision nuancée de l'Afrique, peut-être aurions-nous fait l'économie de la situation calamiteuse dans laquelle se retrouvent aujourd'hui la plupart des pays du continent noir. Certains mythes ont été importés ou fabriqués de toute pièce depuis l'Europe. Plusieurs conflits en Afrique ont des mobiles lointains liés à «la mythologie», aux «origines» ou à la prédestination: tel peuple serait plus noble que tel autre; telle ethnie serait plus apte à commander que telle autre. On ne peut pas généraliser en déclarant que l'Afrique a le monopole de la solidarité ou de l'entraide. Une telle généralisation produit des conséquences immédiates: tel peuple est plus solidaire que tel autre, telle tribu est plus a plus vocation à l'entraide que telle autre. On devine la joie des uns et la frustration des autres.

N.O. - La question du racisme, centrale dans «Black Bazar», s'y pose surtout ici entre les Noirs eux-mêmes. Tous sont obsédés par la couleur de leur peau, et le personnage qui reprend les pires clichés sur les Africains est un Antillais. Ce n'est pas très politiquement correct... mais vous n'exagérez pas un peu?

A. Mabanckou. - Je ne pense rien exagérer. Franz Fanon était allé plus loin dans son analyse des rapports entre le Blanc et le Noir, et surtout entre le Noir et le Noir. Le racisme serait alors une situation dans laquelle «le Noir s'enferme dans sa noirceur» et «le Blanc s'enferme dans sa blancheur». Le politiquement correct a longtemps étouffé les débats de fond. A ce jour, tout ce que le Noir sait du Noir lui a été dit et appris par le Blanc. Il existe donc encore des Noirs qui croient que leur couleur est synonyme de malédiction, la fameuse malédiction de Cham qui se serait abattue sur tout un peuple désormais frappé de noirceur, et condamné à se coltiner un sexe surdimensionné. Il n'est pas surprenant d'entendre un Noir reprendre sur un autre Noir les clichés qu'on croirait sorti de la bouche d'un raciste blanc. Les séquelles de la colonisation? Peut-être. Mais cela peut provenir d'une expérience personnelle ou d'une conception du monde centrée sur la haine et l'exclusion de l'autre.  Ce qui m'intéressait, entre autres, dans ce roman c'était d'aller au cœur de la haine qui existe entre des individus de même couleur et de voir comment l'idéologie ambiante, l'accumulation des mythes peuvent changer un homme ordinaire en un personnage plus qu'exécrable. 

N.O. - Il est question dans «Black Bazar» du trafic de «produits à dénégrifier» et des «sommes faramineuses» dépensées par de nombreux immigrés pour «se blanchir la peau». Comment analysez-vous ce phénomène? La revendication de la «négritude» appartient-elle au passé?

A. Mabanckou. - La négritude dépasse le cadre de la race - on sait que ce mouvement a bénéficié du soutien de grands intellectuels français, comme Théodore Monod, Michel Leiris ou Jean-Paul Sartre qui, sans doute, fut celui qui avait le mieux cerné cette notion de négritude dans «Orphée Noir», sa préface à l'anthologie de poésie africaine publiée alors par Senghor. Mais en effet, être noir peut dans certains cas «indisposer» certains Noirs. Dans les îles, par exemple, il y a d'un côté le «chabin», plus clair, mieux vu; et de l'autre le «nègre-congo» qui, aux yeux de beaucoup, rappelle la barbarie, le cœur des ténèbres, j'allais dire le continent noir...

Les produits à «dénégrifier» se vendent encore de nos jours en plein cœur de Paris et dans les principales capitales africaines: Dakar, Kinshasa, Brazzaville, Lagos, Yaoundé... Senghor avait-il eu tort de vanter la beauté de la femme noire?  Probablement qu'à cette période ces produits n'étaient pas répandus. Mais les hommes aussi se blanchissent la peau. J'y vois le refus de s'accepter tel qu'on est, et l'idée que le destin du Noir serait de se rapprocher de la couleur la plus proche possible du blanc, alors même que le poète noir américain Langston Hughes, un des inspirateurs des chantres du mouvement de la négritude, proclamait dans «le Blues du désespoir» sa fierté d'être noir. Il rappelait que lui aussi chantait l'Amérique, avant de conclure face à «l'Amérique blanche»: «De plus, ils verront comme je suis beau / Et ils auront honte...»

N.O. - D'ailleurs, quelle est votre position sur l'usage du mot «nègre»? Le racisme est aussi un phénomène linguistique: un essai récent démontre que la colonisation repose sur un «empire du langage» qui marque durablement les consciences (2). Or votre narrateur refuse, pour sa part, une épuration politiquement correcte de la langue française. Et vous, qui êtes écrivain?

A. Mabanckou. - L'usage du mot «nègre» ne m'a jamais posé de problème. Un de mes livres s'appelle: «Les Petits-fils nègres de Vercingétorix»... C'est parfois amusant de voir les expressions de «couleur noire»: marché noir, idées noires, bête noire... Remarquez, passer une nuit blanche n'est pas non plus quelque chose à souhaiter. De même, que dirait-on d'un blanc-bec? Au fond je me suis tout simplement amusé sur cette question linguistique, parce que je sais que le seul pouvoir que je puisse revendiquer, c'est celui des mots, celui de la langue.

N.O. - On peut lire votre roman comme un procès de la colonisation et de ses effets, avec ses procureurs et ses avocats. L'un de vos personnages cite constamment cette phrase de Césaire: «L'Occident nous a trop longtemps gavés de mensonges et gonflés de pestilences». Où vous situez-vous dans le débat sur son éventuel «rôle positif», sur le «sanglot de l'homme blanc» et le «devoir de repentance»?

A. Mabanckou. - La colonisation est avant tout un système fondé sur le viol de la culture d'un peuple, qui se retrouve du jour au lendemain dominé par une puissance étrangère et conquérante. Quels que soient les arguments qu'on peut avancer pour la justifier, force est de constater qu'elle laisse des séquelles durables. Les populations de l'ancien Congo-belge ont connu des massacres décriés par les intellectuels européens les plus influents - je pense à André Gide ou à Théodore Monod. Je suis pour un enseignement objectif de cette période de l'histoire, sans l'enjoliver. Pour l'heure, j'ai le sentiment que les colonisés n'ont pas encore abondamment écrit leur version de ce fait historique. Je regrette toujours l'angle sous lequel ce sujet est abordé et je me demande sans cesse pourquoi «le Discours sur le colonialisme» de Césaire avait été aussi vite retiré des programmes scolaires en France [inscrit en 1994 pour une durée de deux ans, il avait été retiré dès 1995, NdlR]. Comme si ceux qui l'avaient programmé ne l'avaient lu qu'après une multitude de lettres d'indignation!

La question de la repentance - ce que Pascal Bruckner qualifie de «sanglot de l'homme blanc» -  brouille les pistes puisqu'il s'agit de rassurer le colonisateur quant à son «humanisme», à sa bonté, au travail qu'il aurait honnêtement exécuté malgré quelques bavures d'une poignée d'administrateurs. C'est oublier que l'Afrique n'était pas un «désert des Tartares» avant la colonisation, qu'elle comptait des royautés qui n'avaient rien à envier à celles de l'Occident, des systèmes politiques structurés. Coloniser c'est forcément affirmer qu'une civilisation est supérieure à une autre.

N.O. - Vous évoquez aussi les conditions assez misérables dans lesquelles vivent de nombreux immigrés à Paris. Vous-même êtes arrivé en France en 1989. Quelle évolution percevez-vous?

A. Mabanckou. - En quelques années nous avons assisté à un changement considérable dans la conscience de l'ancien colonisé, ce que souligne d'ailleurs Albert Memmi dans son «Portrait du décolonisé»: l'immigré réclame de plus en plus sa place dans la société française parce qu'il est conscient que lui aussi «chante la France», pour parodier Langston Hughes. La question de la «visibilité» de l'immigré est donc un des enjeux de toute politique ou revendication. Parallèlement, les règles sur l'immigration se sont durcies, aussi bien en France que dans toute l'Europe, comme si l'immigré était par principe un délinquant, voire un criminel. Les années 1980 peuvent être de ce fait vues comme celles de la «chasse aux immigrés», avec la montée des partis politiques extrémistes et la fin de cette utopie qui consistait à croire que la gauche défendait forcément ces «damnés de la Terre».
Certains clichés perdurent, et je les reprends souvent dans mon livre: les odeurs dans les immeubles, la polygamie prétendue des Africains etc. On note tout de même un besoin de faire bouger les choses et l'émergence de quelques associations de défense des «minorités», comme le CRAN. Une chose est certaine: l'immigré demeure toujours exclu du paysage politique et médiatique en tant qu'acteur.

N.O. - Depuis 2001, vous enseignez aux Etats-Unis. Quelle distinction faites-vous entre la situation des Noirs de France et celle des Afro-Américains?

A. Mabanckou. - La distinction est toujours délicate à opérer puisqu'ils n'ont pas la même histoire. Pourtant je constate que la condition du Noir américain est politiquement plus consolidée que celle du Noir de France. Le Noir de France est un «homme invisible», pour reprendre le titre du roman de Ralph Ellison. Le Noir des Etats-Unis, à travers ses leaders et le cours de l'Histoire, a imposé à l'Amérique sa présence. Ça n'a pas été pas une promenade de santé, si on se rappelle que, dans les années 1960, plusieurs des défenseurs des droits civiques, blancs ou noirs, ont été assassinés: John Fitzgerald Kennedy, Malcolm X, Martin Luther King... Je ne dis pas que la situation du Noir américain est désormais «normalisée». Il demeure quelques couacs.
L'idéal serait d'arriver à un stade où l'Amérique n'aurait plus besoin des lois sur la discrimination positive et considérerait le Noir comme un citoyen ordinaire: pas comme un individu «sous tutelle», donc éternellement assisté par les lois. En France, un tabou mine cette question: on ne peut quantifier la présence noire sur le sol français à cause des principes constitutionnels. Or certains principes, avec le temps, sont dévoyés, détournés. Nous sommes plutôt dans une période de balbutiements sur la condition noire en France...

N.O. - Que change l'élection d'Obama?

A. Mabanckou. - Les Américains ont élu un président américain et non un président de tous les Noirs de la terre! On nous présente cette élection comme une victoire sur les injustices fondées sur la race, et nous gommons le parcours individuel de Barack Obama. C'est l'image que nous avons de l'Amérique qui va changer.

N.O. - Croyez-vous possible, en France, l'élection d'un chef d'état «de couleur»?

A. Mabanckou. - Tout est possible. C'est comme l'œuf de Christophe Colomb, il suffit d'y penser. La stature d'un «présidentiable» ne se mesure pas par la couleur de sa peau, mais par son itinéraire personnel et sa vocation à souffler un vent d'espoir. Si les Français sont en face d'un être qui réunit ces conditions, je suis persuadé que sa couleur sera une question subsidiaire, et qu'aucun parti politique ne pourrait barrer la voie à un tel candidat, quel que soit le poids de ce parti.

N.O. - Avec Michel Le Bris, Jean Rouaud et de nombreux autres écrivains, vous aviez défendu au printemps 2007 l'avènement d'une «littérature-monde». Les prix décernés cet automne doivent vous réjouir: non seulement le Goncourt a récompensé un Afghan, Atiq Rahimi, le Renaudot un Guinéen, Tierno Monenembo, mais en décernant le Nobel à Le Clézio, un Franco-Mauricien, l'Académie suédoise a déclaré qu'elle couronnait «l'explorateur d'une humanité au-delà et en-dessous de la civilisation régnante»...

A. Mabanckou. - En 2006 déjà nous avions eu un cas de figure plus vaste, avec quatre des grands prix d'automne attribués à des écrivains venus d'ailleurs: l'Amérique [Jonathan Littell], le Canada [Nancy Huston], le Cameroun [Léonora Miano] et le Congo [Alain Mabanckou]. Les prix décernés en 2008 confirment la vitalité actuelle des lettres d'expression française. Pour Le Clézio, il était normal que l'un des plus importants écrivains de nos lettres -avec Modiano et Michon- porte au sommet nos couleurs. Je suis très optimiste quant à l'avenir de notre littérature. Tout le reste n'est qu'une question de querelles.

N.O. - La «littérature-monde» a cependant fait l'objet de critiques sévères. Camille de Toledo (*) lui reproche notamment de disqualifier des écrivains comme Beckett ou Perec, au nom d'une vision nostalgique du monde, d'une défense naïve d'un «réel» illusoire et d'une soif de reconnaissance sociale, sans véritablement se battre «pour l'avènement d'une scène littéraire postcoloniale». Que répondez-vous à ces attaques?

A. Mabanckou. - En consacrant un essai à la littérature-monde, Camille de Toledo confirme l'intérêt de notre démarche. Remarquons donc ses brillantes analyses tout en soulignant qu'il n'est pas question, en ce qui me concerne du moins, de disqualifier Beckett - qui d'autre mieux que lui nous aura enseigné la mobilité des langues, le passage d'une langue à une autre? N'est-ce pas cela aussi, l'anéantissement des frontières? J'ai besoin de Perec parce que je ne conçois pas la littérature sans l'exigence de la forme. Cet auteur me montre combien le monde est un amas de pièces détachées. Le rôle de l'écrivain consiste alors à recomposer les choses, j'allais dire, à les «modifier» avant leur «disparition». Voilà où se situe ma nostalgie, si nostalgie il y a.

Propos recueillis par Grégoire Leménager

(1) «La Condition noire», par Pap Ndiaye, Calmann-Lévy.

(2) «L'Empire du langage. Colonies et francophonie», par Laurent Dubreuil, Hermann.

(3) «Visiter le Flurkistan ou les Illusions de la littérature-monde», par Camille de Toledo, PUF.

«Black Bazar», par Alain Mabanckou, Seuil, 248 p., 18 euros.

Ceci est la version intégrale de l'entretien publié dans «le Nouvel Observateur» du 8 janvier 2008.

Légende

Né en 1966 au Congo-Brazzaville, Alain Mabanckou enseigne la littérature francophone à la UCLA de Californie. Prix Renaudot en 2006 pour «Mémoires de porc-épic», il est notamment l'auteur de «Verre cassé», «African psycho» et «Lettre à Jimmy».

Source : bibliobs.com

Toutes les critiques de l'Obs     A la Une de BibliObs.com

Posté par Kibaya à 12:51 - Livres - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
Tags : , , ,
« Accueil  1  2   Page suivante »