Par Gilbert Charles, Marie Huret, publié le 20/11/2008 17:41 - mis à jour le 21/11/2008 16:47

Des commerçants du XVIIIe arrondissement de Paris ont été condamnés jeudi par le tribunal correctionnel de Paris à quatre mois de prison avec sursis et 1000 euros d'amende pour avoir vendu des crèmes blanchissantes, interdites en France car hautement toxiques. Cette affaire est la première d'une série qui va être jugée devant les tribunaux. Retour sur le commerce illégal de ces produits à risque.

Les tribunaux vont juger plusieurs affaires de produits dangereux vendus à des femmes noires soucieuses d'éclaircir leur teint. Cette pratique ne cesse de s'étendre, malgré les risques d'un commerce souvent illégal.

Stocks périmés et contrefaçon

Les produits dépigmentants les plus dangereux sont fabriqués dans des pays à la législation laxiste, comme la Côte d'Ivoire, le Nigeria, l'Inde ou les anciennes républiques soviétiques, mais aussi dans des pays occidentaux. Des crèmes aux corticoïdes possédant une autorisation de mise sur le marché en France, comme la Diprosone, sont parfois détournées de leur usage médical pour être vendues sur le marché de la dépigmentation. Ce dernier est aussi le réceptacle des stocks périmés, comme ont pu le constater des dermatologues au Sénégal et au Burkina. En février 2004, les douanes néerlandaises ont alerté l'Agence française de sécurité sanitaire des produits de santé, après avoir saisi un stock de cosmétiques à l'hydroquinone fabriqués en France.

Certains onguents blanchissants affichent une composition sous-évaluant la concentration du produit actif. Le laboratoire de pharmacologie de l'hôpital Saint-Louis, à Paris, a mesuré un taux de 17% dans une crème de contrefaçon saisie par les douanes françaises (sérum Amiwhite, fabriqué à Bordeaux), alors que les préparations pharmaceutiques en contiennent au maximum 4%.

Sur les étagères de Paris Beauté trône tout ce qui rend plus blanc, les crèmes Clairissime et les gels White Plus. Ce matin-là, une ribambelle de coquettes noires ou métisses se pressent dans la boutique, au coeur du quartier africain de Château-Rouge, à Paris (XVIIIe). "A qui le tour?" répète l'employé. Il ne vend plus d'onguent trop décapant. Une rupture de stock? Plus grave, un flagrant délit. Le 25 septembre, les policiers du groupe local de traitement de la délinquance ont saisi dans le magasin 328 tubes, 1 845 pots de crème et 2 900 euros en liquide. Les cosmétiques contenaient de l'hydroquinone, une substance interdite en France depuis 2000.

Le 25 novembre, le gérant de Paris Beauté, Mohamed S., 32 ans, d'origine indienne, doit comparaître devant le tribunal correctionnel de Paris pour "vente sans autorisation de produits pharmaceutiques" et "importation en contrebande". Cet enfant du quartier reconnaît ses torts: "J'ai été trop gourmand, c'est vrai, mais l'hydroquinone, les clientes ne réclament que ça! Certaines se décolorent depuis quinze ans. Elles mélangent plusieurs produits dans un pot de Nivea. Il y a de tout, des mères, des femmes aisées, d'autres moins. Aujourd'hui, ça se vend partout!"

Même chose chez Mina Bazar, un bric-à-brac d'esthétique à quelques mètres de là, rue Poulet. Là aussi, les policiers ont mis la main sur 500 savons, crèmes et gels blanchissants, le 30 septembre. La gérante de 32 ans et son mari, originaires du Pakistan, ont été condamnés par le tribunal correctionnel de Paris le 20 novembre à quatre mois de prison avec sursis et 1000 euros d'amende. "C'est un trafic que l'on prend très au sérieux, indique le parquet. Parce qu'il y a un effet de mode et que ces produits sont extrêmement dangereux."

Les Sénégalaises appellent cela le xessal (dérivé d'un mot arabe signifiant décapage), les Camerounaises parlent de "maquillage", les Maliennes de tcha-tcho (bigarré, en langue bambara). Les médecins, eux, parlent de "dépigmentation volontaire". Si c'est en Asie et en Afrique que la ruée sur les crèmes à blanchir s'avère la plus forte, la France et ses 6 millions de femmes noires ou métisses n'échappent pas au phénomène. Difficile de résister au diktat du teint diaphane quand même Beyoncé, l'égérie du R&B, perd ses couleurs! "Dans la publicité, les célébrités censées les représenter affichent leur couleur claire, relève l'historien Pap Ndiaye, qui a publié La Condition noire (Calmann-Lévy). Les Noirs se servent des produits dépigmentants pour corriger le handicap social de leur peau sombre. Comme s'ils possédaient un capital mélanique à faire fructifier."

Effets secondaires

A 48 ans, Loraine, assistante de vie d'origine camerounaise, s'est enduite durant un an de lait hydratant à base d'hydroquinone. Depuis, des taches brunes parsèment ses bras. "Je me disais que, si j'étais plus claire, je serais plus belle", dit-elle.

Il existe d'innombrables cosmétiques -vitamine C, rétinoïdes, écran solaire- qui revendiquent l'effet éclaircissant. Le problème? Les seuls efficaces sont toxiques. L'hydroquinone est le plus utilisé. Ce composant chimique, qui sert aussi de révélateur photographique, décolore la peau. Il entraîne des effets secondaires: irritations, eczéma, taches blanches souvent irréversibles. Des expériences sur les souris montrent qu'il pourrait déclencher des leucémies. La cortisone vient en deuxième. Cette hormone a la particularité de détruire la mélanine, mais elle peut entraîner de l'hypertension, des ulcères et des troubles psychiatriques.

Un rêve tabou

  • Pour soigner ces cas de dépigmentation, l'hôpital Saint-Louis, à Paris, a ouvert une consultation peaux noires en 1995. Le dermatologue Antoine Petit reçoit, au moins une fois par semaine, des patientes défigurées, atteintes d'infections. "C'est une pratique qui relève de l'addiction, souligne-t-il: quand on commence, il est difficile d'arrêter. Il faut une période de sevrage progressif, faute de quoi on s'expose à des complications. Sans compter l'"effet rebond": la peau peut devenir plus foncée qu'elle ne l'était au départ."

    Ce rêve de blancheur, hérité de la colonisation, reste tabou: "Il y a un déni très fort. Ces femmes refusent de dire qu'elles se décolorent, explique l'ethnopsychiatre Marie-Rose Moro. Les plus jeunes connaissent le pouvoir abrasif des crèmes, mais me confient : 'Je veux ressembler à ceux qui gouvernent.' "

    Pionnière de la lutte, la présidente de l'association Label Beauté noire, Isabelle Mananga, sillonne les quartiers d'Evreux, de Sarcelles ou de Marseille, au-devant des consommatrices: "Le seul moyen de limiter les dégâts, assure-t-elle, c'est que l'Etat lance une campagne de prévention." D'autant que la fabrication des produits n'est pas contrôlée partout. En 2006, les douanes du Havre ont réalisé une saisie record: 15 tonnes de crèmes et de médicaments dans deux bateaux en provenance d'Afrique.

    Et, tous les samedis, les vendeuses à la sauvette brandissant des crèmes blanchissantes continuent d'accueillir les femmes de couleur à la sortie du métro Château-Rouge. Juste en face de la boutique Paris Beauté perquisitionnée par les policiers.

    Un phénomène mondial

    La mode du "blanchiment" est née aux Etats-Unis dans les années 1960, quand on a découvert, par hasard, le pouvoir éclaircissant de l'hydroquinone sur les peaux noires des travailleurs de l'industrie du caoutchouc, où ce produit chimique est utilisé. Les crèmes dépigmentantes se sont ensuite répandues en Afrique, puis dans le reste du monde, des Philippines à la Corée du Sud, de l'Inde à Taïwan. Elles représentent aujourd'hui près de 10% du marché cosmétique en Asie, où 62 nouveaux produits de ce type ont été introduits en 2006, en progression de 40% depuis cinq ans, selon la société d'études Datamonitor. Un marché juteux, quand on sait que les femmes à la peau foncée dépensent en moyenne près de six fois plus que les Blanches en produits de soins pour la peau ou les cheveux, d'après Ak-a, firme française spécialisée dans le marketing ethnique.

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