Source : www.liberation.fr

Cinéma. Un inédit entre étude anthropologique et pseudo-casting.

Portrait de Pier Paolo Pasolini

Portrait de Pier Paolo Pasolini (Collection Christophe L.)

Etrange objet que ce Carnet de notes pour une Orestie africaine (1), qui s’offre le double privilège du grand écran et d’une luxueuse édition DVD. Pratiquement inédit jusqu’à la mort de son auteur, en 1975, le «nouveau» Pasolini n’est ni une fiction ni un documentaire, mais des notes pour un film à venir «qui serait l’Orestie d’Eschyle tourné dans l’Afrique d’aujourd’hui», comme l’explique le cinéaste dès les premiers plans. Si le projet ne sera finalement jamais mené à terme, le carnet de notes, dans son apparent éclatement, constitue bien le film en lui-même, abouti dans son inachèvement.

Fantasmes. Pasolini y poursuit l’idée que l’Orestie du Grec Eschyle - trilogie que Pasolini a traduite et montée en 1959 - trouve une résonance dans l’Afrique postcoloniale, déchirée entre tradition et découverte du nouveau monde : comme les Erinyes se métamorphosant en Euménides, l’Afrique noire entre dans l’ère capitaliste.

Obsédé par cette transposition, il part à la recherche de décors et de visages pour incarner les personnages de son Orestie. Tel un moustique, sa caméra se fraye un chemin dans les villages, et le casting peut débuter, mené par la voix du cinéaste : guerrier massaï à l’allure d’un Agamemnon, gardien de bœufs qui pourrait être Pylade et, derrière un voile noir, Clytemnestre, altière. Curieux, inquiets, amusés, les regards se succèdent, en noir et blanc. Comme de coutume, l’objectif du cinéaste se pose toujours quelques secondes de trop ; le temps de dévoiler la grâce derrière la laideur, mais aussi d’installer un certain malaise chez le spectateur. Car entre le pseudo-casting, l’étude anthropologique et l’indéniable fascination érotique qu’exerce sur lui la misère africaine, les frontières sont poreuses. Rien de nouveau sous le soleil de l’Ouganda : Pasolini reste Pier Paolo, et de la transposition d’Eschyle à celle de douteux fantasmes occidentaux, il n’y a qu’un pas.

Précepteur. Mais Pasolini est un malin : de retour en Italie, il montre son film à des étudiants africains de l’université de Rome. Jolie parade et belle leçon de cinéma. Un peu précepteur, il leur demande ce qu’ils pensent du projet, s’il a du sens, pour eux. Forcément, il se fait gentiment rembarrer, les étudiants lui expliquant que parler d’Afrique en ces termes ne veut pas dire grand-chose : ça n’est pas un pays, mais un continent. Et, comme toujours chez lui, on ne sait plus sur quel pied danser.

L’édition DVD s’accompagne des Notes pour un film sur l’Inde, d’une analyse éclairante d’Hervé Joubert-Laurencin et de quatre entretiens dirigés par la Cinémathèque de Bologne. Tout pour (re) découvrir le cinéaste, avant de (re) plonger dans les eaux troubles de Salo ou les 120 journées de Sodome, ultime chef-d’œuvre, également réédité par Carlotta.

(1) Carnet de notes pour une Orestie africaine de Pier Paolo Pasolini, en salle et en DVD, Carlotta, 20 € environ.

THOMAS STÉLANDRE