Samedi 31 Janvier 2009

La chronique de Bernard Pivot

Vieux préjugé des Blancs, surtout des Blancs qui n'ont jamais mis les pieds en Afrique: tous les Noirs se ressemblent. Les Noirs qui habitent à Paris sont tous du pareil au même. C'est bonnet noir et noir bonnet.

Vieux préjugé des Blancs, surtout des Blancs qui n'ont jamais mis les pieds en Afrique: tous les Noirs se ressemblent. Les Noirs qui habitent à Paris sont tous du pareil au même. C'est bonnet noir et noir bonnet. Or, il y a autant de différence entre un Malien et un Botswanais qu'entre un Grec et un Britannique. Ce n'est pas parce que, loin de leurs pays, ils manifestent une solidarité de peau et de continent qu'ils n'ont pas des dissemblances, des divergences et des comportements jugés bizarres par d'autres Africains.

Le nouveau roman d'Alain Mabanckou (Verre cassé, Seuil, 2005, son chef-d'oeuvre ; Mémoires de porc-épic, prix Renaudot 2006) illustre avec humour et hardiesse cette observation de bons sens. Le narrateur de Black Bazar habite le quartier cosmopolite situé entre Château-d'Eau (10e arrondissement) et Château-Rouge (18e). C'est un dandy sapé coûteux (Smalto, Cerruti, Ungaro, Weston, etc.) bien qu'il loge dans un studio banal et qu'il travaille quand ça lui chante, comme manutentionnaire dans une imprimerie. Mais c'est un débrouillard, et il serait le plus heureux des Congolais à Paris (du petit Congo, et pas du grand Congo, gare à la confusion!) si L'Hybride, un cousin qui joue du tam-tam, n'était pas reparti au pays en emmenant sa compagne et leur fille.

Depuis ses déboires sentimentaux Fessologue fréquente assidûment le Jip's, un bar afro-cubain. On l'appelle Fessologue parce qu'il est un grand contemplateur et un fin connaisseur de la "face B" des femmes. Des géométries, des balancements et des rythmes il sait tirer des promesses variées. C'est d'ailleurs ainsi qu'il tomba amoureux de son ex, dite Couleur d'origine. Tous les Noirs qui fréquentent le Jip's ont des surnoms: Paul du Grand Congo, Bosco le Tchadien errant, Vladimir le Camerounais, Louis-Philippe l'écrivain haïtien, Grand Poupy le séducteur, etc. Ils forment ce qu'Alain Mabanckou appelle "la négrerie", "la négraille parisienne". Rappelons pour ne pas affoler les ligues antiracistes que l'écrivain est un Noir né à Brazzaville, qu'il est professeur de littérature francophone à l'université de Californie-Los Angeles, qu'il a longtemps appartenu à la communauté africaine de Paris, et que ses récits, portraits et dialogues sont plus chargés de tendresse que d'ironie.

N'empêche qu'il n'a pas froid aux yeux et à son ordinateur, Alain Mabanckou, quand il donne longuement la parole à un voisin de Fessologue, Monsieur Hippocrate, "fier d'être un Français de souche", thuriféraire de la colonisation, contempteur des Africains qui n'ont pas su en apprécier et en développer les bienfaits, et adepte du retour chez eux des "Ya bon Banania". Même quand Monsieur Hippocrate lui crie des insanités racistes, le narrateur ne lui répond pas. Que lui dire? C'est un Martiniquais!

A qui se fier dans ce maelström de Noirs, ce "Black bazar" ? Les uns veulent par vengeance de colonisés "bâtardiser la Gaule", les autres cherchent à se "dénégrifier" par le blanchiment de la peau et le défrisage des cheveux. On est plus ou moins d'ici et on est encore plus ou moins de là-bas. Les accents ne sont pas les mêmes. On reste entre Africains parce qu'on n'entre pas chez les Blancs comme dans un McDo. On boit des bières, on danse, on drague, on a la tchatche, on évite les contrôles d'identité, on parle du pays, et voilà que Fessologue s'appelle maintenant "Léon Morin, prêtre", surnom que lui a donné une artiste franco-belge qui lui a fait lire Béatrix Beck...

Alain Mabanckou a gardé intact le sens du farfelu, de la charge comique, de la dérision affectueuse, du politiquement incorrect. Mais sa verve tire parfois à la ligne. Il n'a pas retrouvé le souffle ravageur et tordant de Verre cassé, ne serait-ce que parce que les personnages du Jip's n'ont pas la carrure, le pathétique, la truculence, la mythomanie des clients africains du "Crédit à voyagé". Il se peut aussi que nous ayons été plus sensible à l'exotisme et au baroque de ce café sans espoir au Congo - mais lequel, au fait? Le petit ou le grand? - qu'à l'atmosphère d'un bar parisien, cosmopolite et populaire où les Africains ont perdu leur grand rire fataliste.

Black Bazar, d'Alain Mabanckou, Seuil, 247 p., 18 euros.