De l'esthétique à la manipulation

Thomas Yadan pour Evene.fr - Janvier 2009
Plus qu'un détail du rapport amoureux ou de la simple rencontre, la séduction définit une modalité singulière de l'altérité. Artifices, codes sociaux ordonnant les rapports hommes/femmes ou manipulation aux desseins précis, elle demeure un processus aux pouvoirs considérables.

Persuader, convaincre, charmer, serrer, alourder, attraper, choper, courtiser, pécher (la drague, filet raclant le fond marin pour pécher les huîtres et les coquillages (1)). Autant de mots ou d'expressions confirmant une sémantique de la prédation, de la guerre. Et, quand le séducteur de Sören Kierkegaard parle de Cordelia, il précise : "Je tends l'arc de l'amour afin de produire une blessure plus profonde. Comme un archer je tends et détends tour à tour la corde, j'entends sa mélodie, c'est ma musique de guerre." (2) Et ça n'est pas non plus un hasard si Jean-Claude Bologne a intitulé son essai 'Histoire de la conquête amoureuse'. Qu'est-ce qu'une conquête si ce n'est une victoire sur l'autre, c'est-à-dire le pouvoir de soumettre, femme ou homme, à une pulsion, un dessein ou un amour sincère et bienveillant ? Mais, contrairement au désir, la séduction a une histoire. Polymorphe et hétéronome, elle dépendra du contexte socioculturel, de la version conjoncturelle de l'amour et surtout de l'évolution de la condition féminine. Comme le notait Hans Jonas : "Une puissance qui ne rencontre aucune résistance chez son partenaire de référence équivaut en soi à une non-puissance." (3) Ainsi, la drague sera d'autant plus belle et la victoire d'autant plus glorieuse que la liberté de la victime sera grande. Alors, manipulation, artifice, art, ou nécessité sociale ? Qu'en est-il du pouvoir de la séduction ?


La séduction comme simulacre et artifice

En 1967, Jean Baudrillard notait dans 'De la séduction' : "Un destin ineffaçable pèse sur la séduction. Pour la religion, elle fut la stratégie du diable, qu'elle fut sorcière ou amoureuse. La séduction est toujours celle du mal." Représentée dans la Genèse par le serpent sournois et la femme tentatrice (Eve), la séduction a surtout été perçue comme un artifice, un simulacre dont la religion - elle-même adepte de promesses eschatologiques - a rapidement mesuré les conséquences sur la foi et la vertu. Si la concupiscence fait l'objet des réprobations cléricales, en réalité, le simulacre est d'autant plus condamné qu'il serait l'oeuvre du malin, se confondant avec l'artifice et le mensonge. Simuler, c'est mentir sur ce que je suis et sur mes volontés et créer un être et des désirs factices (mariages, engagement, etc.). Ainsi, "séduire, c'est mourir comme réalité et se produire comme leurre." (4) Et si Don Juan engage, pour courtiser, des promesses qu'il ne tiendra pas, si le libertin Valmont (dans 'Les Liaisons dangereuses' de Laclos) s'invente initialement des sentiments, c'est par connaissance de l'âme humaine et mépris profond pour l'amour. Cependant, le mensonge n'est pas inévitablement malveillant. Quand le beau Christian utilise les talents de Cyrano pour séduire Roxanne, son artifice relève plus de la maladresse, du manque de confiance en lui. "Je suis de ceux qui ne savent pas parler d'amour, dit-il et de rajouter : Roxanne est précieuse et sûrement je vais la désillusionner [...] Il me faudrait de l'éloquence." (5) Pourtant l'histoire, en définitive, ne tourne pas en faveur de l'élégant chevalier. Mais l'éloquence de Cyrano qui séduit la belle reste un artifice ou un art, une stratégie aussi efficace que sincère.


Elle a les yeux revolvers

La séduction comme sortilège maléfique s'incarnerait donc, selon les injonctions pauliennes, dans la femme. Longtemps rivé à cette damnation et au despotisme masculin, le charme au féminin n'a été ni ludique ni esthétique mais pragmatique. Jusqu'à la libération de la femme dans les années 1970, la séduction a été le seul pouvoir, dissimulé mais effectif, de la femme. Usage réaliste, il est longtemps apparu comme l'unique solution alternative au joug masculin. Dans 'Justine ou les Malheurs de la vertu' de Sade, Juliette fait le choix de cette utilisation réaliste et salutaire de la séduction pour affronter un monde violemment masculin. A contrario, sa soeur Justine choisit la vertu et la foi. Quand la première devient une comtesse "dont la fortune est l'ouvrage d'une jolie figure et de beaucoup d'inconduite […]" (6), la seconde subit les affronts, les sévices les plus odieux. Ainsi, nombreux sont les exemples bibliques ou antiques d'hommes tombés sous le charme de femmes usant de leur beauté. Le pouvoir de séduire contre le pouvoir de la force ou le pouvoir politique. Samson et Dalila, David et Bethsabée, Salomon et la reine de Saba, Ulysse oublieux de la nostalgie entre les bras de Circé ou Hérode sacrifiant Jean-Baptiste pour une danse de Salomé.   

De la conquête à l'art

Conquérir un coeur asservi aux usages de son temps n'a rien d'une prouesse et n'est souvent que l'expression tragique du droit du plus fort (viol ou rapt) qui n'invoque nullement le pouvoir de séduire. "On ne drague pas un inférieur, on lui fait une proposition qu'il ne peut pas refuser. On ne compte pas fleurette à une prostituée, on la paie." (7) Avec l'évolution des moeurs, la résistance est peu à peu devenue plus captivante. Si les stratégies amoureuses existent déjà dans l'Antiquité grecque - Alcibiade tentant de conquérir Socrate dans 'Le Banquet' de Platon -, elles restent attachées à l'homosexualité. A Rome, 'L'Art d'aimer' d'Ovide, véritable manuel de séduction, est la preuve de l'existence de femmes libres, non d'aimer ou de choisir, mais de se prêter au jeu. La littérature n'est pas en reste : Molière et son 'Dom Juan', Laclos et ses 'Liaisons dangereuses', 'Casanova', 'Le Journal du séducteur' de Kierkegaard jusqu'aux stratégies récentes de Neil Strauss. Si les raisons sont diverses - la quantité chez Dom Juan, l'ascension sociale chez Casanova ou les scénarios cyniques pour Valmont - le pouvoir de séduction agit comme désir de réaliser ses objectifs.

Mais si le Moyen Age est l'ère du 'Décaméron' de Boccace où la femme, hypocrite, doit être alpaguée avec ruse et précaution uniquement pour préserver sa réputation, il est également celui de l'amour courtois ou "Fin'amor", et marque naissance du sentiment autorisé pour la femme. Quant à la Renaissance, elle a transformé l'usage même de la séduction. Après le pouvoir de posséder, se concrétise l'art de plaire, l'autre nom de galanterie entre badinage et rituel. Séduire revient donc à être admiré comme modèle d'une perfection. 'Le Livre du courtisan' de Castiglione symbolisera cette démarche esthétique et éthique. Véritable manuel de séduction, il reste un modèle du genre, de même que 'Le Héros' de Baltasar Gracian. Le dandysme du XIXe siècle de Wilde, de Brummell et Baudelaire intégrant cet art de plaire, une séduction comme fin en soi, à travers l'artifice du maquillage, du geste et du vêtement.


Titiller le stimulus et l'inconscient

Et n'est-ce pas précisément ce qui distingue la séduction de la drague, comme le pouvoir de séduire se distingue de séduire pour pouvoir ? Comme le précise Jean-Claude Bologne : "La séduction est patiente, la drague rapide et économique. Le séducteur est un angoissé qui cherche à oublier dans les bras d'une femme le vide de son existence." (8) Or, pour séduire Ariane, le Solal de 'Belle du seigneur' sacrifie la métaphysique. La séduction ne serait qu'un calcul, une stratégie dont plusieurs manèges suffiraient à conquérir. Aujourd'hui Solal a perdu de son élégance et de son lyrisme, pour devenir le timide derrière son ordinateur, naviguant sur un site de rencontres ou le cadre pressé en speed dating. Surtout, la belle du seigneur soumise et passionnée n'est plus. Les années 1970 sont passées par là, libérant la femme socialement et sexuellement. Le dragueur a fait place à la dragueuse, à ces "nanas" exigeantes et audacieuses. L'évolution de la condition féminine, la libération des moeurs, la banalisation du contact physique - baisemain, caresse, flirt - ont altéré le comportement masculin au point de le fragiliser. Face à une liberté réelle et aux exigences nouvelles des femmes, l'homme a dû lui-même transformer sa manière de séduire. Mystery, héros moderne et réel du livre de Neil Strauss 'The Game', dans la même veine que le film 'Hitch' avec Will Smith, incarne cette drague postmoderne. Le livre raconte l'enquête de ce journaliste new-yorkais dans le monde de la drague. Manuel de séduction extrêmement précis, méthodes, relooking, techniques pour approcher et pour conclure (exciter la jalousie, mépriser la plus jolie, etc.). La drague n'a plus rien d'un jeu hasardeux ou d'un élan poétique. Le pickup artist (artiste de la drague) se sert d'une palette importante de combinaisons - héritées d'Ovide -, d'une sémantique originale (le "Neg", par exemple, qui est insulte accidentelle ou un compliment équivoque) et d'une communauté pour arriver à ses fins. Mais son identité se confond avec le progrès scientifique et la mort du sujet.

Durant des siècles, la femme n'a été que la victime dépendante du consentement d'une société androcentrique. Aujourd'hui émancipée, elle n'apparaît que comme un corps réceptif et un inconscient maîtrisable. Comportementalisme, analyse psychologique, stimulation du système nerveux, phéromones, lecture et interprétation des messages corporels, le pouvoir de séduction est devenu la capacité à réduire l'individu à certaines stimulations et réactions, abandonnant définitivement la notion de sujet. La manipulation pourrait alors prendre tout son sens comme tentative de désavouer une nouvelle fois l'émancipation sexuelle et sociale de la femme. En réalité, plus dramatique, cette représentation de la drague achèverait le processus de désenchantement du monde en consacrant une manière exclusivement immanente de penser l'individu. Non plus le pouvoir de séduire mais celui plus tragique de réduire...


(1) Jean-Claude Bologne, 'Histoire de la conquête amoureuse', p. 45.
(2) Kierkegaard,
'Le Journal du séducteur', p. 272.
(3) Hans Jonas,
'Le Concept de Dieu après Auschwitz', p. 29.
(4) Jean Baudrillard,
'De la séduction', p. 98.
(5) Edmond Rostand,
'Cyrano de Bergerac', p. 149.
(6) Sade,
'Justine ou les Malheurs de la vertu', p.14.
(7) Jean-Claude Bologne, idem, p. 15.
(8) Idem, p. 318.


Thomas Yadan pour Evene.fr - Janvier 2009