L'écrivain a été relaxé des poursuites engagées par SOS-Racisme pour "provocation à la discrimination raciale". Décryptage.

Les Tusti ont-ils une culture du mensonge? Et les femmes de leur diaspora tutsi ont-elle su choisir "des lits appropriés" pour infiltrer certaines organisations internationales? Ce sont là quelques propos de l’ouvrage de Pierre Péan, "Noires fureurs, Blancs menteurs". SOS Racisme et Ibuka, association de rescapés du génocide avaient déposé plainte pour diffamation raciale et provocation à la discrimination raciale contre lui. Il a été relaxé.

Yvonne sort de la XVIIe chambre du tribunal correctionnel de Paris, le regard extrêmement triste. Mais presque résigné. Rwandaise, de passage à Paris, elle vient d’assister au délibéré du procès intenté par SOS Racisme à Pierre Péan, pour "diffamation raciale" et " provocation à la discrimination raciale" à la suite de la publication de son ouvrage "Noires fureurs, Blancs menteurs". Se constituant partie civile, SOS Racisme avec Ibuka, association des rescapés du génocide, déposaient plainte et réclamaient un euro symbolique de dommages et intérêts à Pierre Péan et son éditeur, Claude Durand, directeur de Fayard.

Des "témoins" qui s'abritent derrière "le langage colonial de l’époque"

Tous deux ont été relaxés. Le tribunal a estimé "que la formulation “culture du mensonge et de la dissimulation”, aussi brutale qu'elle puisse apparaître, spécialement pour les victimes d'un génocide, ne peut être considérée comme l'imputation d'un fait précis visant à jeter le discrédit sur l'ensemble des Tutsis". Yvonne rejoint un cercle de rescapés du génocide des Tutsi. Même tristesse. Même résignation.

Auteur de nombreux livres d’enquête, le journaliste était poursuivi pour quatre pages (sur six cents) attribuant aux Tutsi une "culture du mensonge et de la dissimulation". Pierre Péan explique que cette formation au mensonge a été "observée par les premiers Européens qui ont eu un contact prolongé avec les Tutsis". Et de citer l’un d’entre eux, un certain Paul Dresse, agent territorial dans les années 1940:

"(…) C’est ce qui fait de cette race l’une des plus menteuses qui soit sous le soleil."

Comme le langage peut paraître violent, Pierre Péan spécifie au lecteur, en bas de page, que l’auteur de ces propos utilise "le langage colonial de l’époque". Rassuré par cette précision, ce même lecteur aura cependant eu de nombreuses occasions d’éprouver un nouveau choc face au vocabulaire, colonial ou non, déployé durant les trois jours de procès les 23, 24 et 25 septembre.

Une vingtaine de témoins de la Défense ont défilé à la barre pour expliquer que, oui, pour les Tutsi, le mensonge était "une culture", "un lieu commun" ou "dans la mentalité primitive". Une ancienne missionnaire au Rwanda explique, à propos de cachotteries que pouvaient faire des enfants tutsi à l’école: "Notre éducation essayait de les rendre normaux."

"Ces mots sur les Tutsi, on les a déjà entendus, on sait où ils ont mené."

Chaque fois, le ton est tranquille, sur le mode de la démonstration didactique (historiens, journalistes) ou magistrale (politiciens). Hubert Védrine, ex-secrétaire général de l’Elysée sous Mitterrand et Bernard Debré, ex-ministre (RPR) de la Coopération en 1994 étaient, en effet, là pour défendre Pierre Péan. Et la thèse de son livre: Paul Kagamé, actuel président du Rwanda, aurait abattu l’avion du président hutu Habyarimana, le 6 avril 1994, et déclenché le génocide. Cette thèse est également celle du juge Bruguière, qui a délivré des mandats d’arrêt contre des proches de Kagame.

Les témoins de la défense ont d’autre part, invoqué les nombreux massacres de Hutu qui, après la prise de Kigali par l’ex-chef du Front patriotique rwandais (la rébellion tutsi), auraient constitué un double génocide.

Dans une joute moins flamboyante parce que trop douloureuse, des rescapés du génocide du Rwanda étaient également venus déposer, côté partie civile. Après avoir évoqué ces cent jours de génocide vécus, Esther Mujawayo, psychothérapeute et fondatrice de Avega, association des veuves du génocide d’Avril, avait dit:

"Monsieur Péan, vous êtes écrivain, vous connaissez la force des mots. Ces mots sur les Tutsi, on les a déjà entendus, on sait où ils ont mené. Et là, maintenant, ça recommence…"

Puis, prise par une brusque émotion, elle s’était adressée à la cour, le regard anxieux:

"Là, je me dis que vraiment, on peut devenir fou, folle... Je suis devant vous à devoir vous prouver que je ne mens pas en vous parlant…"

Etrange procès en effet, où il fallait juger si racisme il y avait dans les propos de l’accusé tandis que les questions même de son avocat utilisaient abondamment l’emploi ambigu du pluriel: "Est-ce que les Tutsi ont une culture du mensonge…", "Est-il vrai que les Tusti…"

Remplacez Tutsi par juif et vous vous retrouvez dans "Mein Kampf"

C’est cette ambiguïté, justement, qu’ont souligné Yves Ternon, chercheur spécialiste de crimes contre l’humanité, et Benjamin Abtan, ex- président de l’UEJF, Union des étudiants Juifs de France, appelés par SOS Racisme. Pour mesurer le danger du langage choisi par Péan, le premier a suggéré de remplacer le mot "juif" par celui de "Tutsi", le second l’a carrément fait.

Benjamin Abtan a, en effet, lu au tribunal un texte de la pire prose antisémite des années 30, dont certains propos sur le "juif menteur comme protection de soi ou du groupe auquel il appartient" rappelaient avec précision certaines phrases pour lesquelles comparaissait Péan. A la fin de sa lecture, considérée comme provocatrice par certains, Abtan avait révélé sa source: "Mein Kampf". En larmes, Pierre Péan n’a pas supporté le parallèle.

Enfin, dernier élément qui faisait partie de la plainte de SOS Racisme et Ibuka mais peu retenu durant ce procès: l’image des "très belles femmes tutsi" que Péan suggère comme manipulatrices en évoquant leur choix "de lits appropriés".

En clôture des débats, la procureure, Anne de Fontette, avait considéré que les délits étaient bel et bien constitués aux yeux du tribunal. Elle reprochait à Péan un usage confus des guillemets dans ces nombreuses citations et l’amalgame régulièrement fait entre les mensonges politiques prêtés au président Kagamé avec les Tutsi, en général. Le tribunal ne l’a pas suivie. Le délibéré énonce ainsi:

"Si l'auteur attribue principalement aux Tutsi ce particularisme culturel, il le prête également aux Hutu et plus généralement aux Rwandais."

Marcel Kabanda, président d’Ibuka, retient, amer, que dans ce jugement, n’a nullement été pris en compte la question des femmes espionnes. Il rappelle combien ce préjugé sur la séduction manipulatrice des femmes tutsi a été un argument fort des génocidaires et cause de nombreux viols.

Un jugement indécent parce qu’il ne considère pas graves les propos tenus

Pierre Péan, qui n’a pas voulu s’exprimer pour Rue89 ("avec tout le mal qu’ils disent de moi!" -où donc??? NDLR-) a déclaré à notre consœur de France Culture "vivre quelques minutes de soulagement après trois ans de souffrance" tandis que son avocat saluait cette "grande victoire pour la liberté d’expression".

Marcel Kabanda éprouve pour sa part une immense déception. Il le dit dans une extrême dignité.

"Je trouve ce jugement indécent parce qu’il ne considère pas que les propos tenus sont graves. C’est comme s’il y avait une incapacité de la part de la justice à mesurer les ravages que ce livre a causés chez les victimes… Je respecte la liberté d’expression mais je pense que la meilleure façon de la protéger, c’est que ceux qui écrivent se montrent plus responsables dans ce qu’ils disent."

Sans hausser le ton, l'historien à l’Unesco ajoute:

Peut-être les juges ont-ils été particulièrement sensibles à la personnalité des témoins appelés par Mr Péan et Mr Fayard Fayard? Ces hommes politiques, dont l’un est député à l’Assemblée, ont donné une caution morale à cet ouvrage. Quel poids, victime, peut-on avoir en face? Dans les considérations de la Cour, nous avons pesé très peu."

José Kagabo, historien à l'Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS), spécialiste des rapports entre la France et le Rwanda opte, lui, pour une lecture politique de ce procès:

"Ce jugement ne pouvait pas être autre, sinon cela revenait à désavouer le juge Bruguière."

Photo: des enfants tutsi font la queue pour de la nourriture dans l'église Sainte-Famille à Kigali en 1994 (Corinne Dufka/Reuters).