La mascarade électorale qui vient de se dérouler au Tchad, au mois de mai 2006,  repose avec force la question de la validité des élections en Afrique. Ce qui vient de se passer eu Tchad à la suite des élections gabonaise novembre 2005 et béninoise février-mars 2006, doit nous oblige à la réflexion. Elle nous interpelle sur la valeur et le sens des élections en Afrique, le Congo DR s’apprête lui aussi à voter. Plusieurs observateurs et acteurs de ce pays doutent de l’équité de ces élections, il en est de même de l’autre côté du fleuve, où l’opposition soupçonne déjà le pouvoir en place de truquer les élections de 2007, et dans pareilles conditions certains leaders préconisent le rejet de ces élections s’ils n’obtiennent pas des conditions d’égalité et de transparence. Dans ce pays les réflexions sont partagées entre participation et boycott.

Non seulement que la réflexion devra donner des réponses  à l’interrogation constamment renouvelée entre « rejet et institutionnalisation », mais aussi de l’utilité des élections dans les conditions actuelles. Plusieurs études sont consacrées à cette question et continuent à alimenter le débat et la réflexion..

Des élections pour valider des démocraties de façade

Car depuis le retour du multipartisme (même de façade) et la pression légitime des peuples à se choisir souverainement ses dirigeants, aisni d'un côté l’Afrique recense très peu d’expériences d’élections qui ne souffriraient d’aucune contestation de la part de l'opposition au pouvoir et de l'autre côté beaucoup d'élections font l’objet des contestations conduisant parfois à des violences ou des intimidations de la part de ceux qui détiennent le pouvoir (se rappeler le cas gabonais où le leader de l’opposition Pierre Mamboundou candidat malheureux à l’élection présidentielle de 2005 fut obligé de se réfugier dans une ambassade étrangère pour échapper à l’armée suite à ses contestations).

Une autre caractéristique de ces élections c’est cette impression que l'issue est connue d’avance du fait même du peu de renouvellement  qu’elles devraient  normalement opérer. Cette situation dans beaucoup de cas conduisait l’opposition à jeter l’éponge pour ne pas porter sa caution à une honteuse mascarade, c’est le cas du Tchad récemment, offrant ainsi un boulevard au président Deby.

Des exceptions qui confirment la règle

Les quelques rares exceptions constatées dans des pays comme le Mali, le Bénin, le Ghana, le Sénégal, viennent confirmer la règle que la possibilité d’un vrai vote est possible sur le continent., cela pour donner argument à ceux qui défendent à juste raison la voie du vote pour départager des compétiteurs à des postes de responsabilité et de direction de nos pays.

A la lumière de ce qui se passe sur le continent depuis la fin des années 1990, la plupart des pays africains ayant fait l’expérience des  ouvertures démocratiques de début des années 1990 ont connu des coups d’Etats  au sommet de leur Etat ou des guerres inciviles.

Des élections ne sont forcement pas la fin de violence et l’installation définitive de la démocratie

Les tenants des élections comme mode de prise de pouvoir face à des dictatures ou des situations de guerre civile, pensent qu’elles ont la vertu d’éliminer la violence et d’installer la démocratie. On peut toujours évoquer le cas de l’Afrique du Sud et du Libéria, mais ces deux cas restent minoritaires, car on a vu que les dictateurs qui avaient été battus aux élections revenaient au pouvoir par la force comme au Congo ou par des élections (Didier Ratsiraka, à Madagascar, Mathieu Kérékou au Bénin). Et que ces élections ne permettaient pas de façon suffisante de prétendre que la démocratie fonctionnait et que le pays était « pacifié ».

Dans tous les cas on peut toujours souligner que la violence prédomine en Afrique comme mode de prise de pouvoir, la dernière en date c’est ce qui vient de se passer au Tchad. Les « rebelles » venus du Darfour ont tenté leur chance face à Deby (ce dernier était arrivé au pouvoir en 1990 à la suite d’un coup d’Etat).

Dans ces conditions de violences, la fonction assignée aux  élections est celle de servir à légitimer un pouvoir obtenu par la force,  face à la pression interne et aussi des institutions internationales qui cherchent à se couvrir de l’opinion publique de plus en plus importante dans les débats et choix électoraux se déroulant dans des systèmes réellement compétitifs des pays occidentaux.

La comparaison simple des élections entre différents pays africains entre eux d’un côté et de l’autre avec celles des pays occidentaux conduit la plupart des analyses à minorer la fonction et l’importance des élections en Afrique. Il sied de faire remarquer que cette comparaison doit être entourée de plusieurs précautions notamment historique, sociologique et économique.

Les tenants de cette thèse recommandent même le rejet total des votes, car elles semblent inutiles et conduisent souvent à des violences post électorales du fait de la contestation qui en résultent fatalement.

Par contre ceux qui tiennent aux élections ont a leur actif les expériences positives des certains pays comme le Mali, le Bénin, le Sénégal, le Ghana où les élections ont bien joué leur rôle. Ce qui fait dire aux tenants des élections que le rejet des élections n’est pas une solution. Pour eux il s’agit du déficit de culture démocratique et recommandent la participation.

Remonter dans l’histoire pour comprendre le déficit démocratique  et ces élections

Pour comprendre ce déficit démocratique, il faut remonter dans les plis historiques, pour s’interroger sur la question du vote (voir l’article « gouvernés et gouvernants) en Afrique dans toute sa dimension anthropologique et sociale. Cette interrogation de l’histoire a failli dire à certains auteurs que l’Afrique ne connaissait pas dans son passée précoloniale, l’expérience du vote pour désigner ses chefs, ce qui semble faux car l’Afrique précoloniale recèle en son sein plusieurs expériences démocratiques et de désignation de chef par consultation du peuple. Dans plusieurs contrées d’Afrique, les peuples avaient la possibilité grande de révoquer un chef incompétent.

Si bien que certains auteurs se sont avancés à croire que le désordre et le recul que nous connaissons seraient concomitants avec la pénétration coloniale. En effet du temps de la colonisation, pour mieux se faire obéir, les envahisseurs européens ont demis de leur fonction les chefs traditionnels qui refusaient de se soumettre à l’ordre colonial. Les français par exemple vont créer dans leurs colonies des « chefs de terre et de canton » à qui ils vont confier des missions de surveillance. Ces derniers faute de légitimité (leur pouvoir n’émanant pas du peuple) pour se faire obéir de leurs compatriotes seront obligés d’utiliser la violence. Les commandants (sorte de préfets coloniaux) maintiendront en poste les chefs qui se seraient montrés efficaces pour l’action coloniale. Ceux des chefs locaux qui se seraient montrés respectueux de leur peuple seront vite emprisonnés ou demis de leur fonction de chef de terre ou de canton. Les chefs de village africains ne dépendaient plus du contrôle de leurs peuples mais des institutions coloniales.

Ces pratiques coloniales ont enlevé à la plupart des peuples d’Afrique la faculté mentale et physique de nommer ou de démettre un chef. D’autant plus que la vérité est que « le pouvoir d’un dirigeant (ne) découlait (plus)  du peuple.

Ce mode désignation va connaître un biais et introduire une strate historique à partir des années 1950, où les nouveaux chefs désignés par les structures coloniales vont se prendre pour « colons plus que les colons ». Pour éviter de tout perdre les colonisateurs vont instituer la compétition sur une frange de la population c’est-à-dire seuls ceux qui étaient allés à l’école des Occidentaux pouvaient concourir à ces postes. C’est ce qui explique à la naissance des républiques africaines, le retour du vote.

Sekou Touré va entraîné le peuple de Guinée à l’indépendance quand ses pairs (Houphouet, Senghor, Youlou, Modibo, Mba Ahidjo et d’autres). vont  choisir de rester sous la tutelle française jusqu’à l’indépendance en 1960. D’un point de vue historique, l’élection du 28 septembre 1958 par son résultat en Guinée et ainsi que dans les autres pays CFA a montré une chose que les Africains alphabétisés ou pas au français étaient prêts à la démocratie et s’intéressaient à la nomination de leur chef. 

Plusieurs auteurs de cette époque avaient aussi noté que la participation des populations à ces élections  était massive, que les partis politiques mobilisaient au delà de leur sphère d’influence ethnique voire géographique (c’est le cas de Barthelemy Boganda qui mobilisa au delà de l’Oubangui (actuelle RCA). En effet à cette époque les discours anti-coloniaux  fonctionnaient à merveille et dépassaient les clivages ethniques.

Avec les indépendances surgissent les problèmes identitaires

En ce 21ème siècle,  la situation a changé, car plus aucun parti ne mobilise au delà de son ethnie ou de sa région. Cela s’explique, en effet depuis les années 1960, les pouvoirs ont perdu toute leur légitimité à cause du fonctionnement centralisé de l’Etat et surtout du soutien massif des puissances occidentales à ces pouvoirs. Je m’explique, en 1960 dès qu’ils ont eu le pouvoir tous se sont attelés à faire disparaître le multipartisme, donc entre 1960 et 1990 les pays africains vont fonctionner avec le système stalinien de parti unique centralisé. Le pouvoir s’étant accaparé toutes les richesses et les leviers administratifs de l’Etat (armée, police, gendarmerie, écoles, hôpitaux, ), donc il avait le contrôle total sur les libertés individuelles. Avec le parti unique, la compétition s’est déplacé du peuple vers les membres.

Il suffisait donc au dictateur-maison de contrôler le parti. Dès qu’au sein du parti il y avait un début de contestation, elle était facilement éradiquée, il suffisait d’évincer le meneur de la contestation. L’histoire africaine est remplie des procès stalinien. Dans ces conditions, on pouvait pas prendre pacifiquement le pouvoir en dehors ou à l’intérieur, la seule alternative restait le coup de force. Le peuple était exclu de la gestion du pouvoir, car la force lui était imposée. Pour éviter de perdre le pouvoir le parti devait compter sur des militants engagés et sûrs, d’où un recrutement presque ethnique des cadres.

Le difficile retour au multipartisme

A partir de 1990, le retour à la voix du peuple est rendu possible du fait de la pression démographique, de l’évolution naturelles des choses, de la pression sociale des peuples aspirant de plus en plus à plus de libertés individuelles et surtout satisfaction de leurs besoins fondamentaux (éducation, santé, travail, logement, alimentation, sécurité et dignité). A ces éléments objectifs il faut ajouter les faits politiques majeurs suivants : la libération de Mandela, la chute du mur de Berlin, la dislocation de l’URSS couplée de la fin de la guerre froide, la prestation du Cameroun à la coupe du monde de football.

Ce retour comme dans les années soixante se fait par une vague d’élections libres et transparentes. Mais ces élections dans leurs discours de mobilisation vont cristalliser les frustrations et les problèmes identitaires. En effet le monopartisme avait évolué vers l’ethnisme à cause de sa machine à exclure. Ceux qui furent exclus du parti vont chercher à prendre leur revanche, tandis que ceux qui détenaient le pouvoir vont mobiliser les leur en leur expliquant que la perte du pouvoir signifiait pour eux la fin des privilèges. D’ou une bipolarisation entre les partisans du président et ceux de l’opposition qui épouseraient les contours géographiques des régions ou terroirs d’origine des protagonistes (Nord contre Sud, ou musulmans contre chrétiens par exemple). Dans ces conditions à mon avis aucune élection ne peut sembler valable et ressortir ses vertus de départager des compétiteurs.

En fait nous ne devons pas ignorer le poids de ce récent passé dans ce qui advient aujourd’hui en Afrique, car les acteurs sont les mêmes depuis 1960. Dans le cas du Congo, par exemple Monsieur Sassou et ses adversaires sont dans la politique depuis les années 1960, ils ont été les grands acteurs du monopartisme et je doute fort de leur faculté à adopter la culture démocratique. De même dans ce pays, la transition démocratique vers le multipartisme fut un grand échec. Son escamotage a conduit au retour de la dictature, car ceux qui furent élus avaient déçus les attentes du peuple, ils donnèrent l’impression au peuple que les élections n’avaient servi à rien. Cet élément est à mettre au dossier expliquant les ressorts moraux qui permirent à Sassou en 1997de défaire le président élu en 1992, car il ne voulait pas faire confiance aux élections.

Dans le cas béninois ou ghanéen on a vu que les élections fonctionnaient et que la démocratie jouait son rôle. Dans ces pays les acteurs sont convaincus de la démocratie. Une chose aussi que l’on peut remarquer que ce sont de nouveaux venus à la politique qui font cette démocratie. Dans les pays où ce sont les survivants du monopartisme qui trustent encore la politique rien ne peut changer car ces derniers n’ont jamais acquis de culture démocratique. 

Les élections restent le meilleur moyen de parvenir à la démocratie

En conclusion on peut dire que les élections restent le meilleur moyen de départager de façon pacifique des compétiteurs du pouvoir que lorsque l’on se trouve réellement dans un système démocratique. Un système où les acteurs sont sincères et fondamentalement convaincu de la vertu démocratique du suffrage universel. Il faut aussi que les acteurs politiques et les élites admettent l’idée que le pouvoir appartient au peuple qui ne fait que le confier sur un temps limité.